Ouarsenis -> Geroldsau

De l’Ouarsenis à Geroldsau :

Chère Anne-Marie,

    Dernièrement, en montrant à notre petit-fils Mathias, des photos d’Algérie, j’ai retrouvé une photo du half-track baptisé “3A“ : de la première lettre de ton prénom et de celui d’Aline et d’Anne-Marie. Tu m’as demandé à Geroldsau, de te raconter son histoire. C’est encore beaucoup de souvenirs et un peu de mon jardin secret, mais cela fait 49 ans que le petit sergent qui a trouvé le nom de baptême du “3A “ a été tué au combat (le 9 juin 1960) et je t’envoie l’histoire en son nom. 

     Si tu veux passer l’histoire du “3A“ à Jean-Pierre pour la gazette, pas de problème. Pour ma part, je n’ai pas le courage de la réécrire. C’est surtout pour mes gars que je l’ai fait. Ils le méritent bien. Neuf de ceux qui l’ont baptisé ne sont pas revenus.

    Si j’ouvre la boîte aux souvenirs, j’ouvre aussi la boîte de Pandore ! Et il y a des choses difficiles à oublier…

Jean-Claude Martin

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    A la ferme Colin, un petit poste perdu dans les monts de l’Ouarsenis, sur l’oued Riou, je n’avais comme matériel roulant qu’une jeep, trois GMC (dont deux hors service pour fournir des pièces de rechange) et un half-track, vétéran rescapé des campagnes de France et d’Indochine. Ce dernier, vu ses performances “olympiques“ et sa rapidité d’évolution était baptisé “ la tortue“. Tout un programme ! Dans ma naïveté de nouvel arrivant et malgré les conseils de mon vieux briscard d’adjudant-chef, j’ai fait une demande, par voie hiérarchique, pour obtenir un nouveau véhicule.

    Miracle ou aux « innocents les mains pleines », une quinzaine de jours après ma demande, mes guetteurs me signalent l’approche d’un convoi important, deux automitrailleuses, une Jeep, quatre camions et un half-track, c’était sûrement un personnage important qui se “pointait“, je rameute en hâte quelques gars avec leurs armes. Le convoi arrive au poste, débarque alors de la Jeep un jeune aspirant de la même section et de la même « fournée » de Saint Maixent que moi. Pour lui faire plaisir, ma “garde“ lui a présenté les armes ; cela n’a pas dû lui arriver souvent par la suite. Mon copain m’amenait un nouveau “crabe“, autre nom donné par mes chauffeurs au half-track, vu la propension de ces engins à aller de travers quand ils devaient aller tout droit.

    En plus du “crabe“ j’ai eu droit à deux mulets ! Après maintes signatures et décharges (dans l’armée, la perte d’un mulet est une catastrophe pour l’intendance) j’ai eu le plaisir de verser mon nouveau cheval de bataille dans ma cavalerie légère. Essayé de suite, mon nouveau vétéran s’est révélé aussi “rapide“ que les deux mulets et avec un bon vent arrière arrivait à remonter (sic !) la “tortue“.

    Pour fêter l’événement et baptiser notre nouvelle recrue, nous avons organisé le soir même un repas amélioré (soupe de tortue et gigot de sanglier) copieusement arrosé de bière, le champagne faisant dramatiquement défaut dans les petits postes avancés. Le blindage du crabe ayant bien résisté au jet de pas mal de bouteilles de Kronenbourg, l’ambiance s’est vite réchauffée. Les Kronenburg aidant, les photos sont sorties des portefeuilles (qui son épouse, qui sa fiancée, qui sa copine).

    N’ayant que la photo de ma mère sur mon bureau, j’étais un peu embêté envers mes gars, très curieux de connaître les attaches du lieutenant. Me rappelant que j’avais quelques photos de Baden dans ma cantine, j’ai fait la distribution, et là, cela a failli être l’émeute.

     Avec les photos des copains, André Courtes, Yvan Fouché, Serge Suty, Serge Jam, etc.… il y avait une photo prise sur les gradins du stade du lycée avec Anne-Marie Daoudal, encadrée par Aline et Anne-Marie Gléonnec ! Oubliées les pépées découpées dans les magazines et punaisées sur les portes des placards, c’était du concret. Après la mise en boite de rigueur pour ce genre de choses, nous avons choisi le nom de baptême du nouveau crabe. Après d’âpres discussions et palabres à n’en plus finir, chaque section voulait imposer sa trouvaille, c’est mon sergent infirmier qui a trouvé la solution (NB. Sergent tué au combat le 9 juin 1960) adoptée à l’unanimité, nous avons baptisé le crabe le « 3A » et la photo des copines de classe a été collée, en grande pompe sur le tableau de bord de notre nouveau blindé.

    Le gros problème s’est posé à moi le lendemain, au moment de désigner les groupes pour l’ouverture de piste. Personne ne voulait monter dans le GMC ou la « tortue ». Tous voulaient prendre le « 3A». A ma grande honte, mes chères copines, à chaque ouverture de piste et à chaque sortie pour le ravitaillement, vous avez été jouées aux cartes, ou aux dés… le groupe qui gagnait avait droit de monter dans le “3A“. J’avais, bien sûr, en tant que patron, le privilège exorbitant de disposer du « 3A » à ma guise, chaque homme qui montait dans le half-track posait sa main sur la photo pour conjurer le sort et nous porter chance. Et la chance nous a servis jusqu’à ce funeste jour du 15 octobre 1959. Ce jour là, j’avais pris le « 3A » pour faire l’ouverture de piste ; la jeep était en panne.

    A trois kilomètres du poste, dans un virage, une énorme flamme rouge orange, un énorme bruit, le « 3A » a continué encore quelques mètres sur sa lancée, grand silence ! Très « sonnés », mes sept gars et moi, nous nous sommes regardés et tâtés. Pas un seul blessé ! La chance était vraiment avec nous ce jour là et tous mes gars étaient sûrs que c’était grâce à nos trois marraines. Le pauvre « 3A » par contre avait vécu. Amputé d’une roue et les “entrailles“ sur la piste, notre courageux vétéran avait rendu l’âme pour de bon. Nous avons eu le « plaisir » de le veiller toute la nuit (ordre de la base arrière, de peur que les rebelles ne récupèrent du matériel) et notre « 3A » est parti le lendemain sur un porte-char, rejoindre sur un tas de ferraille, d’autres compagnons malchanceux.

    L’histoire du « 3A » aurait pu s’arrêter là, mais dans la vie, les surprises, bonnes ou mauvaises, ne sont pas rares. En effet, 47 ans après la destruction de « 3A » presque jour pour jour, le 6 octobre 2006, à la réunion des Anciens de Baden à Geroldsau, j’ai eu l’immense joie de voir se reformer le trio des « 3A ». Si l’âme de notre vieux crabe erre quelque part dans l’univers, il m’a fait un sacré clin d’oeil.

Jean-Claude Martin

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