La folie des hommes

 

    Nous parlons souvent des charmes de la station thermale de Baden-Baden où nous avons eu la chance de nous connaître sur les bancs du lycée; ce n’était que douceur et romantisme, mais beaucoup d’entre nous habitaient à Achern.

    C’est aux portes de cette ville, à Illenau, dans un vaste domaine  arboré que furent regroupées les « cités-cadres » autour du casernement « Turenne ». Nous y vivions avec l’inconscience de notre jeunesse, nous y étions heureux loin de tous tracas, sans penser aux drames qui s’étaient noués sur cette petite parcelle de terre que nous foulions quotidiennement…

     Je savais que ce quartier français était à l’origine un asile de fous, dont les malades subirent l’extermination nazie… En parlant avec Christiane Lagrange j’appris que ce centre était devenu en 1941, après l’élimination des malades, un centre de purification et de développement de la race aryenne. C’est la raison pour laquelle je décidais de rechercher quelques documents pour m’éclairer sur ce sinistre passé.

    C’est en 1842 que fut inauguré l’hôpital d’Illenau-Achern qui consacrait ses recherches et ses soins aux malades mentaux. La thérapie douce y fut mise en œuvre, il fallait traiter les malades avec douceur, avec amour et selon les préceptes de Dieu, il fallait soigner l’esprit et l’âme. La méthode Illenau devint un modèle international. Le patient ayant été retiré de son milieu familial devait retrouver à Illenau un mode de vie le plus proche de sa vie normale. Les moins atteints avaient droit de se promener librement dans les jardins, ils pouvaient participer aux travaux de jardinage, aux travaux d’entretien, ou de cuisine. Le centre avait sa chapelle, sa boulangerie, sa boucherie, sa forge, sa serrurerie, sa menuiserie, sa pépinière, ses ateliers de travaux manuels, un atelier de céramique (dans lequel j’ai eu la chance de pouvoir m’exercer pendant les vacances) et même une fermette avec étables et écuries.

    Les malades devaient prendre conscience qu’ils n’étaient pas seuls mais qu’ils appartenaient à une communauté. Cette méthode porta ses fruits et beaucoup de malades guérirent. Les patients venaient de toute l’Europe s’y faire soigner, beaucoup de l’aristocratie allemande ou étrangère.

    Les archives de la ville mentionnent, entre autres, le décès d’une de nos compatriotes : Mme Elise Schlesinger, née Foucault de la Motte, 78 ans, de confession catholique, résidant en dernier lieu à Baden-Baden, née à Vernon, veuve de feu l’éditeur de musique Moritz Schlesinger résidant à Paris, fille du capitaine en retraite François Foucault de la Motte et de Caroline Foucault, née Philippart à Vernon, décédée le 11 septembre de l’an mille huit cent quatre-vingt-huit à deux heures de l’après-midi à Illenau.

    Ceux d’entre vous qui habitaient Achern, souvenez-vous, en longeant Illenau en direction de Sasbachwalden, juste à la sortie de l’agglomération, sur la gauche niché dans la forêt, envahi par la végétation, se situait le cimetière des pensionnaires décédés naturellement et de certains membres du corps médical. Personnellement je n’y suis jamais allé et j’ignorais la présence de ces tombes ; il est vrai que ce coin de forêt était d’apparence lugubre et je n’avais aucune attirance pour ces sous-bois qui me paraissaient hantés…

    En 1902 furent construites deux villas situées sur l’arrière du site, l’une pour les hommes, l’autre pour les femmes, où étaient hébergés les malades en phase de complète guérison qui attendaient leur autorisation de sortie. C’est dans une de ces maisons où vécurent dans les années 50 les Lagrange’s sisters, Christiane, Monique, Claude et Marie Noël (qui ont activement participé à notre réunion à Tours), les fenêtres y étaient encore lourdement verrouillées pour éviter les défenestrations ou les fugues.

    Jusque-là l’histoire était tout ce qu’il y a de plus humain mais en 1939 la démence… la folie… changea de camp, en effet à l’automne 1939, Hitler donna secrètement le feu vert à l’opération T4, du nom des bureaux situés au numéro 4 de la Tiergartenstrasse à Berlin, d’où a été organisé le processus d’euthanasie des handicapés mentaux et physiques de l’Allemagne nazie, les « inutiles de la société ». T4 était une exécution planifiée et systématique des malades héréditaires, des fous, des personnes handicapées et des personnes socialement ou racialement non conformes. Elle aboutit à la mort de 70 000 à 90 000 personnes au moins et prit fin tout aussi secrètement durant l’été 1941, après les protestations de l’évêque de Münster. Mais T4 avait permis d’expérimenter des méthodes d’extermination, qui furent bientôt employées dans les camps de concentration. L’hôpital d’Achern – Illenau paya un lourd tribut, 300 de ses patients furent assassinés dans les chambres à gaz.

    Illenau s’était vidé de ses malades, dans la logique nazie ce centre devait servir les intérêts de l’Allemagne et le voici reconverti en Lebensborn. Une opération qui vit le jour à l’initiative d’Heinrich Himmler le 12 décembre 1935. C’était une association, patronnée par l’état et gérée par la SS, dont le but était d’accroitre le taux de naissance d’enfants « aryens » en permettant, dans un premier temps, à des filles-mères d’accoucher anonymement dans le plus grand secret et de remettre leur nouveau-né à la SS qui en assurerait la charge puis l’adoption. Bien qu’au départ il s’agisse de foyers et de crèches, la SS transforma rapidement ces centres en lieu de rencontre afin de permettre à des femmes allemandes racialement pures de concevoir des enfants avec des officiers SS. Le but ultime de ces lieux était la création et le développement d’une super-race parfaitement pure. Une dizaine d’établissements furent créés en Allemagne avant la guerre (8 000 enfants y naîtront), puis dans les pays envahis, Autriche, Pologne, Luxembourg, Belgique, Pays-Bas et en France (l’institution de Lamorlaye près de Chantilly) ; la fascination des nazis pour la race aryenne nordique les conduira à ouvrir une dizaine de Lebensborn en Norvège (on estime le nombre d’enfants nés à 12 000 rien que dans ce pays). Pourquoi mes parents sont-ils restés si discrets sur cette page d’histoire ? Voulaient-ils ne pas réveiller les vieux démons ou nous protéger de ce passé sinistre ?

    Je retourne de temps à autre à Achern, la Forêt-Noire est si belle, mais je suis surpris de ne jamais y avoir vu un monument, tout au moins une stèle rappelant ce douloureux passé. Beaucoup d’écrits officiels circulent, les Allemands regardent leur passé avec un certain courage, avec un esprit critique, il n’est pas dans leur intention de le dissimuler… alors pourquoi ? Je n’ai vécu que 5 ans à Achern – Illenau mais bien après ces drames, voilà pourquoi notre trésorier me déclara sans pitié, « je comprends mieux les choses maintenant ». Ce qui me console c’est que beaucoup d’entre nous ont vécu à Achern et ce sont des gens de qualité… que je tiens en haute considération ! Alors pourquoi pas moi ?

  Jean-Pierre Bénaut                    

 Commentaires :

Dominique RENAULT  : dmn.renault@outlook.com

Article émouvant.
Je m ‘appelle Dominique RENAULT
Au début des années 1950, j’ai bien connu les sœurs Lagrange et leur frère Bernard qui était mon meilleur ami. Nous habitions au rez chaussée et elles au premier étage. En 55-56 j’étais au lycée Charles de Gaulle à Baden Baden.
Que des bons souvenirs ….
Le monde est petit …

***

 Michel Geoffroy :   michelgeoffroy@vtx.ch
 

En 1955-56, j’habitais aussi à Achern dans un petit pavillon de la cité Turenne, tout près de l’entrée de la caserne. Le mot Illenau m’était alors totalement inconnu. Les noms de Bernard et Monique Lagrange, Dominique Renault , Benoit Hurstel me rappellent de bien lointains souvenirs. Les trajets vers Baden en bus non chauffé et une ambiance scolaire souvent crispée au lycée me reviennent à la mémoire…ainsi que l’agréable école française d’Achern et la cité Saint-Exupéry où j’ai habité pendant deux ans.
A la recherche du temps perdu?

 Lobbedez  Claude  : lobbedez.claude@dbMail.com

Je suis né à Hornberg en 1949, et je suis arrivé à Achern avec mes parents , mon frère, ma sœur en 1952.
Les cités n’étaient pas construites, l’école primaire non plus.
Mais malgré l’opacité des choses due aux non-dits de l’après guerre, mon enfance et mon adolescence restent ancrés dans ce coin d’Allemagne.

Bien à vous.

 

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