Les sorcières de l’Ortenau

     Nous y sommes, en pleine période de carnaval… Qui d’entre nous n’a pas assisté, voire participé, à un carnaval en Allemagne ? Il en est des célèbres, l’un d’entre eux est remarquable, celui d’Offenburg avec ses sorcières. Vous aviez beau être noyé dans la foule, vous n’échappiez pas à leurs poursuites, elles chevauchaient leurs balais, toutes plus hideuses les unes que les autres, n’hésitant pas à vous matraquer à coups de balai en pousses de saules ou au moyen d’une arme redoutable, une vessie de cochon séchée, accrochée à une corde reliée à un bâton, qui leur servait de masse d’arme. La plus grande fête païenne de l’année depuis la nuit des temps

    Quelle est l’origine de cette tradition du carnaval des sorcières qui commence par le défilé des bouffons suivi par la plantation de l’arbre des sorcières, un sapin haut d’une dizaine de mètres, émondé de toutes ses branches à l’exception de la touffe supérieure.

    Ces coutumes tirent leurs origines de fêtes médiévales lors desquelles les aliments périssables étaient consommés avant le début du carême. Le mot vient du latin médiéval « carnelevare », qui signifie enlever ou retirer la viande (les catholiques ne mangeant pas de viande durant les quarante jours du Carême. Ses origines religieuses ont été vite oubliées. Pour faire place à des journées d’excès et de libertinage, à un tel point que les autorités religieuses s’en sont émues depuis de nombreuses années. Jusqu’au 19éme siècle le « fasnach » était limité aux trois jours précédant le mercredi des cendres. Puis peu à peu il devint commun de commencer à célébrer le jour de la fête des Rois  

    Mais à partir de janvier, et au fur et à mesure que s’approche la période de carême les villes de l’Ortenau sont comme secouées d’un vent de folie.

    Voici quelques passages de la revue des T.O.A. de 1946 parlant des origines de ces réjouissances, dans l’Ortenau et plus particulièrement à Offenburg.                                                                 

    Mais, le principal de la fête a lieu le jour du Mardi gras sous les auspices du Club des sorcières, fondé dans les années 1920. Ce club très fermé, ne compte qu’une vingtaine de membres, auxquels seul appartient, le jour du Mardi-Gras, le droit de revêtir le costume et le masque de sorcières exécutés d’après les dessins d’époque. Après être apparues à une fenêtre, d’où elles lancent à la foule des saucisses et des petits pains, les sorcières descendent dans la rue où elles se livrent à maintes excentricités en attendant l’inauguration de l’arbre. C’est là où vous risquez les coups de balai !

…     La fête se termine par la mise à feu d’un mannequin de paille représentant une sorcière…

    … Cette fête étrange, cette stupéfiante « carnavala » est, en réalité, le rappel de la plus abominable suite de tragédies qui se soit déroulée en pays chrétien. Ces actes dont l’horreur confond encore, s’échelonnent de la fin du XVIème siècle jusqu’à la fin de la première moitié du XVIIème siècle. Durant tout ce temps, les pays riverains du Rhin et plus particulièrement le pays de l’Ortenau devinrent de véritables antichambres de l’Enfer. Une démence collective s’était emparée des populations à un tel point que les archives de l’évêché de Strasbourg mentionnent pour la période de 1625 à 1635, un nombre de cinq mille sorcières livrées au bûcher. Il n’était ni ville, ni village, ni même un hameau à n’en point posséder. Ces femmes inspiraient une frayeur telle que, longtemps après leur disparition, et cela jusqu’aux dernières années du XIXème siècle, la coutume voulait qu’on ne prononçât le mot de sorcière qu’en se signant et en le faisant suivre de l’invocation : « Dieu nous garde »…

    … Sans doute les hommes pouvaient-ils, comme les femmes, contracter un pacte avec le Malin mais ils n’apparaissaient qu’en infime minorité, sinon exceptionnellement, dans les procès. Sur ces procès, les documents sont malheureusement fort rares et peu explicites…

    … l’effroyable rigueur des peines, l’affreuse publicité donnée à leur application semblent en complète contradiction avec l’importance des faits incriminés. Telle femme aura le cou tranché pour avoir jeté un sort à son voisin… telle autre sera brûlée vive pour avoir fait périr des animaux ou appelé la grêle…

    … Des précisions sont données par Mathias von Kemmat, chroniqueur qui est amené à discourir, sur les sorcières de Heidelberg. Maintenant, écrit-il, j’en viens à parler d’une secte et d’une hérésie, celle des « gazares », c’est-à-dire des sorcières qui circulent la nuit sur des balais, des tisonniers, des chats, des boucs. J’en ai vu brûler beaucoup à Heidelberg et ailleurs. C’est la secte la plus infernale qui soit.

    … L’initiatrice devra pourvoir aux onguents et balais nécessaires à l’intronisée. Arrivée sur le lieu de rassemblement, la postulante est mise en présence du diable qui se révèle à elle sous forme d’un chat noir ou d’un bouc. Il peut également revêtir l’apparence humaine. Le diable demande alors à la nouvelle venue si elle est désireuse d’entrer dans la « société ».

– Elle s’engage à être obéissante aux ordres du chef,

– Elle fera tout son possible pour amener de nouveaux adeptes,

– Elle gardera le secret de tout ce qu’elle aura pu voir ou entendre, jusqu’à la mort

– Elle tuera des enfants de moins trois ans et apportera le cadavre à la société,

– Rien ne pourra la retenir pour obéir aux convocations,

– Elle se fera une obligation de rendre les hommes adultères,

– Elle mettra tout son zèle à venger les torts qui pourraient être faits à ses cosociétaires.

     Les sept serments accomplis la postulante s’agenouille et embrasse le derrière du diable après s’être engagée à léguer à la société un de ses membres après sa mort. Chacun, hommes et femmes, de manifester sa joie et de préparer un festin dont les enfants grillés constituent le plat de choix. C’est là le signal d’une abominable « saturnale » tandis que s’éteignent les lumières. Les participants au sabbat se ruent les uns sur les autres, le père sur la fille, le fils sur la mère et se mêlent corporellement à la façon dont on célèbre les « nuits de terreur » ou les « nuits de bonheur » dans les tribus les plus reculées. Après quoi, les lumières sont rallumées, on boit, on mange et quand on rentre chez soi on trouve pour expliquer ces horreurs qu’il était bon d’offenser le Saint Sacrement.

    A l’issue de la réunion démoniaque, le diable remet au nouvel initié un balai ou un bâton ainsi qu’une boite d’onguents pour la graisser. Cet onguent est à base de graisse d’enfant rôti, mélangée à de la poudre composée de cendre de serpents et d’araignées. Il servira au nouveau sorcier à oindre son bâton selon des rites qui lui seront enseignés par ses confrères.

    Cela fait frémir mais il est curieux de constater que ces traditions, qui aujourd’hui sont prétextes à divertissements, puisent leurs racines dans des événements réels qui se sont déroulés dans la nuit des temps et qui se perpétuent, sans que l’on connaisse le lien entre le passé et le présent. En Alsace le thème de la sorcellerie avec ses potions magiques à base de crapaud, couleuvres et autres reptiles… fait encore recette de nos jours. A ce sujet je vous conseille la fête des ménétriers qui a lieu annuellement à Ribeauvillé, toujours le premier dimanche de septembre. Ce jour-là les portes de la ville sont fermées, réservez vos places, c’est un spectacle hallucinant qui dure tout l’après-midi… j’y suis allé à trois reprises, jamais déçu ! Le plus beau spectacle de rue que je n’ai jamais vu ! Vous pouvez sans crainte emmener vos petits enfants, ils ne les passent pas à la marmite !

Extrait de la revue des TOA 1946

 

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