Yves Riquet, magicien du Paris Boogie Speakeasy

       Vous trouverez ci-dessous un entretien avec Yves Riquet, ancien élève du Lycée Charles de Gaulle à Baden-Baden. Bien que retranché dans “ son “ 18ème arrondissement, il nous fit l’honneur de nous inviter le 10 novembre 2013 à un brunch musical inoubliable dans son Paris Boogie Speakeasy. Yves en tant qu’appariteur était trop occupé au parfait déroulement de notre réunion, nous n’avions pas eu l’occasion de bavarder, c’est pourquoi cet interview est nécessaire pour que chacun nous le retrouvent ou le découvrent.

 JPB : Commençons par la période à laquelle nous nous sommes connus : notre adolescence. Pour autant que je me souvienne, avant de vivre en Allemagne tu avais d’abord séjourné en Autriche, cette situation aurait perduré jusqu’à la signature du traité d’état autrichien en 1955, date à laquelle l’Autriche retrouva sa souveraineté et les troupes d’occupation se retirèrent. Est-ce à cette date à laquelle tu es arrivé à Achern ?

YR : En fait les services français se sont retirés d’Autriche pour l’essentiel en 1954. Je suis arrivé à Achern vers avril 1954. Ma mère était employée au Service Social en Autriche et a été transférée en Allemagne. J’ai fait les 2 derniers trimestres de quatrième début 1954 à Fribourg et ai commencé ma troisième en octobre 1954 à Baden comme interne.

    JPB : En fait nous étions presque voisins, tout au moins en 1957 et 1958, mais nous ne partagions pas le moindre loisir… Est-ce le fait que tu aies choisi la vie d’internat ?

YR : Je me rappelle avoir été interne en seconde, puis hébergé chez des amis de ma mère à Baden-Oos. Je me rappelle avoir passé ma terminale à l’Hôtel Bellone. Une jeune et charmante Sciences-Ex, Françoise Bernegoue y avait également pris pension. Où peut-elle bien être maintenant …

 JPB : Tu as fait ta scolarité au Lycée Charles de Gaulle de la 3ème à la terminale… Quel est le plus beau souvenir qu’il t’en reste ?

YR : C’était un beau lycée moderne, bien équipé … la piscine sur les hauteurs de Baden-Baden était un enchantement … c’était un lycée mixte …en prépa et à Cyr il n’y aurait plus de filles … A noter que le nouveau collège de Fribourg en avril 54 était également remarquable. Je vais retrouver Simone Savoye en avril 2014. Elle était une locomotive de la fin de quatrième en 1954 … Vive le net !

 JPB : Quel est le Prof qui t’a le plus marqué ?

YR : Peut-être Monsieur Waechter dans le cours de logique en Maths-Elèms. J’ai répété mille fois certaines citations de Claude Bernard qu’il nous avait apprises, notamment « Le hasard ne favorise que les intelligences prêtes »…

 JPB : Tu as terminé avec brio ton secondaire en Mathématiques Elémentaires, le palmarès de l’année 57-58 révèle que tu avais raflé six prix… Ce n’est pas rien… quelles étaient tes disciplines préférées ?

YR : L’histoire. J’ai devant moi l’ouvrage de Günther Klümper « Du bist nichts,Dein Volk ist Alles ! » qui remet bien en place la vie en Allemagne entre 1933 et 1939 … Alltag unterm Hakenkreuz ! … C’est pour cela que les communautés diplomatiques allemande et américaine sont venues souvent au Speakeasy ces dernières années.

 JPB : Tu as une passion pour la musique, notamment pour le piano… avais-tu à cette époque cette attirance et y consacrais-tu beaucoup de temps ?

YR : Hélas ! Non … ma mère avait fait des études musicales très complètes mais avait horreur du jazz … c’est son dernier piano à queue qui se trouve dans le Speakeasy … J’ai depuis pris quelques cours d’harmonie pour mieux comprendre le jazz … je ne joue pas du piano …

 JPB : Tes goûts musicaux étaient-il déjà orientés vers le jazz ou étaient-il plus éclectiques ?

YR : Comme tout le monde, j’aimais la musique de variétés de l’époque. C’est pourquoi vous avez entendu « Seize Tonnes » et « O Cangaceiro » interprétés par nos trois charmantes chanteuses … à votre intention. C’est en 1958/1959 que j’ai été au Slow Club. Marc Laferrière était sur scène. Je ne me doutais pas que j’en ferais un ami 50 ans plus tard ! C’est en 2006 que j’ai commencé à m’intéresser réellement au jazz. Regardez la chaîne Paris Boogie Speakeasy sur Youtube. Vous verrez Daniel Sidney Bechet y jouer « Si tu vois ma mère » …

 JPB : Tes études secondaires terminées, tu as fait Corniche à Versailles, je n’avais pas perçu ce goût pour la carrière militaire, il est vrai que nous nous connaissions peu ! Suis-je dans l’erreur ?

YR : L’Histoire … toujours l’Histoire …

 JPB : Tu as intégré Saint-Cyr et j’ai ouï-dire que tu en étais sorti plus qu’honorablement, peux-tu nous en dire plus ?

YR : J’ai suivi la scolarité du mieux que j’ai pu, avec sérieux. C’était TRES intéressant. Mais deux ans, c’était bien court. Je suis sorti avec le rang 21 … ce qui m’a rassuré et m’a convaincu que j’avais suivi l’enseignement et que si j’avais des carences, elles étaient dues surtout à la nature et au contenu des programmes. Une confession : la vie d’internat strict, en chambrées, avec des élèves de toutes origines, voire nationalités, a été un élément très positif pour l’échange de points de vues sur ce que nous faisions.

 

JPB : Tes galons en poche, plus exactement sur les épaules, tu reviens en Allemagne, je crois même à Achern, quelle arme avais-tu choisie ? Pourquoi ?

YR : Il faut se rappeler l’époque et certaines dates : mai 1958 … 16 septembre 1959 … 24 janvier 1960 … 22 avril 1961 …l’OAS … Dès la Corniche nous nous sommes posé des questions …et cela a continué jusqu’à la sortie de l’Ecole d’Application … J’ai choisi les transmissions parce que j’avais un certificat de licence d’électronique et que cela pouvait être utile

JPB : Cette carrière militaire fut relativement courte ! Erreur d’orientation ? Déception ? Furieuse envie de voir autre chose ? Tu quittes l’armée !

YR : J’ai pris mon service du mieux que je l’ai pu, jusqu’au dernier jour, et ai demandé à être versé dans les réserves, ce qui m’a été accordé.

 JPB : Tu as alors un parcours atypique ! Tu te lances dans diverses activités, au hasard : création d’une boite d’informatique, ingénieur à la Shell, création d’une entreprise commerciale de dérivés du pétrole… avant d’en venir à ton hobby d’aujourd’hui. As-tu d’autres activités à nous révéler ?

YR : J’ai eu 10 bonnes années de formation à la Shell :commerce, usine, siège social, ce qui m’a permis d’oser me mettre à mon compte en 1976. Puis les choses se sont enchaînées comme dans un mauvais film : création d’une agence de presse audio-visuelle, reprise de la moitié des parts de la petite société qui éditait la version française de Playboy … le tout sans grand succès et avec beaucoup de tracas … Une seule consolation, je suis l’historien du Crazy Horse, scène nue célèbre de la capitale, ce qui nous a valu la présence de trois représentantes de charme le 10 novembre. Et au lieu de golf, je joue au président d’honneur de la société Cervin qui manufacture des bas et collants de soie et de nylon. Sans oublier des réunions musicales où mes pianos ont leur mot à dire dans un joyeux tohu-bohu de honky tonk.

 JPB : Qui es-tu aujourd’hui ? Il y a une facette inattendue dans tes activités : tu rayonnes dans le Showbiz. Tu es, entre-autres, l’historiographe du Crazy Horse ! Comment as-tu accroché cette fonction à ton palmarès et cela consiste en quoi ?

YR : Tout a commencé avec la découverte d’un métier, celui de photographe de charme, lorsque je me suis impliqué dans Playboy. La petite amie de mon associé, photographe, était au Crazy Horse et Playmate of the Month … C’était parti. J’ai voulu en savoir davantage sur le Crazy et j’ai découvert qu’Alain Bernardin, le créateur (des créatures) avait à l’origine voulu installer rive droite un cabaret de style rive gauche. J’ai donc étudié la période Saint-Germain-des-Prés et entrepris de réunir les éléments d’un ré-enchantement de la vie nocturne parisienne… ce qui est en cours …

 JPB : Tu aurais même travaillé pour une revue quelque peu sulfureuse “Playboy“.

YR : ”Eighteen months of pure hell” … Mais un séjour sympa à Chicago, au siège, avec à la clef un dîner intime avec mon associé et deux playmates « on assignment ».

 JPB : Le 10 novembre 2013, nous avons eu la surprise d’accéder à ton antre en passant par une salle d’exposition, en quelque sorte une antenne commerciale de la marque “CERVIN“ qui fabrique des bas et collants avec le savoir-faire Français, tu en es Président d’Honneur, activité toute aussi surprenante que la précédente ! Hasard ? Passion pour la mode féminine ?

YR : La revue du Crazy, à l’inauguration de la nouvelle salle en mars 1989, était intitulée « Porte-Jarretelles Blues ». Je me suis rapproché d’un fournisseur de bas nylon à coutures et le greffon a pris.

 JPB : Venons-en au cœur de notre curiosité, pour cela gagnons le sous-sol ! Le speakeasy ! Une reconstitution très réussie d’un bar de la prohibition des années 30. C’est ici où tu organises des soirées musicales avec le tout Paris ! Tes connaissances s’y réunissent pour le plaisir d’écouter avec nostalgie les vieux briscards du Jazz Nouvelle-Orléans, du boogie-woogie… interprétés par des musiciens de grande renommée… il semblerait qu’ils viennent spontanément, suivant leur disponibilité pour le seul plaisir de se retrouver et de jouer… N’est-il pas difficile d’organiser des soirées basées sur le bénévolat des artistes ?

 YR : Le brunch du 10 novembre était théoriquement à votre seule intention. Mais comment faire venir gratuitement des artistes si on ne leur permet pas d’amener des proches ? C’est pour cela qu’il y avait beaucoup de monde en plus des anciens élèves de Baden. De plus, les cocktails étaient préparés par des mixologues, ex-Polytechniciens du club cocktail de l’X. Et la charmante bar « headlady » du bar à alcools de céréales était de La Maison du Whisky … comment résister au charme de ses sœurs … One catches more flies with ‘honies’ …

 JPB : Pour couronner le tout de gracieuses étudiantes des grandes écoles nous charmèrent en interprétant “Sixteen tones“, “O Cangaceiro“, “You are my Sunshine“… Comment arrives-tu à fédérer tant d’artistes ?

YR : Le cabaret de style rive gauche, entre 1946 et 1965, a vu l’éclosion des talents de jeunes auteurs-compositeurs-interprètes (ACI)… Le ré-enchantement de la vie nocturne passe par les ACI … De même, nous aurions pu avoir quelques numéros « visuels » avec Otto Wessely, le prestidigitateur du Crazy qui est arrivé très tard, hélas !

 JPB : En quelle année as-tu ouvert ton bistrot clandestin ?

YR : le 1er janvier 2007 … un brunch rince-cochons mémorable …

 JPB : Ton public se recrute de bouche à oreille, par relation… tu as reçu de nombreuses délégations étrangères, notamment des attachés militaires auprès des Ambassades… ce qui t’aurait valu un jour la présence du GIGN… mais je pense que l’essentiel de tes invités est un cercle fermé d’habitués. Est-ce le cas ?

YR :En fait, je resserre sur ce qui pourrait être le germe cristallin d’un club privé parisien, hommage à la période 1946-1965. Il se trouve que les jeunes Polytechniciens forment un noyau solide et numériquement important. Mais la mode et la chorégraphie de charme ne sont pas ignorées. Non plus que le petit et le grand écran.

 JPB : Créer un tel club dans un espace relativement étroit a été un véritable défi ! Loger cinq pianos dont un à queue n’a pas été une mince affaire ! Mais ce dernier piano a une portée très sentimentale, peux-tu nous en parler ?

YR : En fait il y a 4 pianos droits et un piano à queue. Les pianos droits étaient donnés en location par ma mère à ses élèves qui n’avaient pas de piano. A sa mort, je n’ai pu me résoudre à me séparer des pianos qui « rentraient ». Quant au piano à queue, de belle facture, il était presque neuf. D’où l’idée de faire comme au Cafe Society à New York qui avait 3 pianos. Par ailleurs, au début, il y avait deux pianos au Crazy Horse. Il est vrai qu’au départ, j’avais pensé placer un autre piano à queue, façon sœurs Labèque.

 JPB : Tu n’oublies pas pour autant les papilles de tes invités avec le bar à alcool de céréales tenu par une ravissante Agro… le bar à cocktails tenu par une non moins ravissante Polytechnicienne qui offre de délicieuses compositions, un véritable tour de force… comment as-tu établi tes relations avec les différentes grandes écoles ?

YR : « Suspends un violon, un jambon à ta porte … » (Serge Gainsbourg)… et j’ai un stock de lingeries Dior et de bas de soie …

 JPB : L’accueil dans la presse est plutôt éloquent ! La renommée de ton “bistrot clandestin“ n’est plus à faire ! Ton énergie étant sans limites, as-tu d’autres projets ?

YR : Le sous-sol du bureau n’est qu’un laboratoire d’essais et de mise au point. Il faudrait pouvoir prendre en location un établissement désaffecté propriété de la Ville de Paris par exemple – ou de l’Etat – qui soit situé dans le Quartier Saint-Germain. En effet, la ‘danse entre consommateurs’ n’est pas possible dans le speakeasy , non plus que la chorégraphie de séduction. Une danseuse nous avait interprété Gilda de Rita Hayworth de manière convaincante, mais il manquait l’éclairage de scène …

 JPB : Quelles impressions as-tu eu en retrouvant ce jour tes anciens camarades ?

YR  D’avoir la chance inouïe que le net existe … que mon existence était « complétée » … Merci à tous d’être venus… Revenez … Passez par le speakeasy quand vous êtes individuellement sur Paris … J’ai bien sûr regretté de ne pas pouvoir parler plus longuement avec ceux que j’avais bien connus …

 JPB : le 10 novembre tu as réservé un accueil royal à une bonne vingtaine d’entre-nous, après avoir siroté le champagne, nous avons plongé dans l’ambiance surchauffée du sous-sol, ambiance prohibition, déco rétro, rythmes effrénés du pitre du piano… relayé tout au long de notre réunion par le tour de chant des deux jeunes filles Ingénieures des Mines et les virtuoses du saxo, soprano, alto, ténor… des quatre pianos et de la batterie… qui jouèrent frénétiquement du boggie. Le piano à queue était drapé et accueillait une foultitude de canapés, un moment privilégié que tu nous as fait vivre, ce fut le ré enchantement musical des années 50, période où nous vivions dans l’insouciance de notre adolescence !

 Un très grand merci pour ton invitation !

PS d’Yves : mes petits enfants et quelques petits-neveux ont tenu à faire le 1er mars 2014 une soirée cocktail (de fruits) à leur manière … Aux rythmes de Rock a-beatin’ boogie de Bill Haley, joué frénétiquement par Nirek (11 ans), notre pitre du clavier …B-O-O-G-I-E …

Tout n’est pas perdu …

Jean-Pierre Bénaut

  Pour visionner notre réunion du 10 novembre, cliquez ICI

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