Michel Tournier

D’un côté à l’autre du Rhin  

Suite à la série d’articles sur     » 54 Ans de Présence Militaire Française en Allemagne  » Voici un article intéressante de Michel Tournier, philosophe et grand germaniste, qui exprime sa vision des rapports franco-allemands depuis la fin du 18ème siècle.  

Lire      » l’Allemagne et moi  » publié dans le Point en 2004.

 

Michel Tournier : L’Allemagne et moi

Le Point – Publié le 23/09/2004 à 00:00

     Sans remonter au Déluge, on pourrait évoquer l’absolu contraste qui opposa la France et l’Allemagne entre 1770 et 1830.

1770 : cette année extraordinaire voit naître côté français Chateaubriand et Napoléon, côté allemand Hegel, Beethoven, Hölderlin, puis, peu après, en 1773, Metternich. C’est la génération de la Révolution et de l’Empire. Elle a été précédée par une génération née sous l’Ancien Régime, tantôt solidaire de lui, tantôt en rébellion contre lui, et qui comprend Kant, Herder, Goethe et Schiller côté allemand, Rousseau, Talleyrand, Robespierre côté français.

     La comparaison de ces destins et de ces caractères fait ressortir une évidence : l’action – et singulièrement l’action politique – est du côté français. La création – philosophique, littéraire et musicale – du côté allemand. Et inversement, il y a un désert culturel français qui s’équilibre avec le vide politique de l’Allemagne de ce temps.

     Ce qui est bien remarquable aussi, c’est l’attention fascinée avec laquelle l’intelligentsia allemande observe les changements qui s’opèrent de l’autre côté du Rhin. Du fond de son lointain Königsberg, Kant ne perd rien des idées nouvelles, et il a placé dans sa chambre le portrait de J.-J. Rousseau, non certes pour « Les Confessions » – qui sont pourtant le fondement de toute la littérature occidentale moderne – mais pour « Du contrat social ». La prise de la Bastille – minimisée par le témoin oculaire Grimm – trouve dans le « Don Carlos » de Schiller son équivalent littéraire.

     Mais c’est surtout Bonaparte qui va susciter chez les intellectuels allemands un enthousiasme que nous avons du mal à nous expliquer. Beethoven lui dédie sa « Symphonie héroïque » (il s’en repentira il est vrai et effacera la dédicace). Mais en 1806 Hegel, descendu dans la rue à Iéna, après avoir tracé les dernières lignes de la « Phénoménologie de l’esprit », écrit dans une lettre datée du 13 octobre à Niethammer qu’il a vu passer sur son cheval blanc « l’âme du monde » . De son côté, Goethe ne manque jamais de tomber sur le ventre chaque fois qu’il entend prononcer le nom de Napoléon. Le culte que lui rend Heine s’explique – mais ne s’excuse pas pour autant – par les mesures de libéralisation prises par l’empereur des Français à l’égard des juifs allemands

     Le corps et l’âme. Telles semblent être la France et l’Allemagne en ces soixante années mémorables et fondatrices. La France agit sans penser, l’Allemagne pense sans agir. Une double erreur sans doute.

     Le chapitre suivant de l’histoire de la France-Allemagne s’appelle Bismarck.

     Il était né le 1er avril 1815, jour facétieux, mais année de la bataille de Waterloo. […] Pour les Français, il incarnait la Prusse sous son aspect le plus brutal, et ils l’imaginaient comme une statue de métal – le chancelier de fer -, coiffé d’un casque à pointe et chaussé de bottes si hautes qu’elles ressemblaient à celle d’un égoutier de luxe.

En réalité, il détestait l’armée et d’ailleurs il avait grandi non dans un prytanée militaire – celui de Plön par exemple, pépinière d’élèves officiers -, mais dans un internat civil. Cette apparence métallique qu’il se donnait à grand-peine recouvrait un homme contradictoire dont les faiblesses n’échappaient à aucun de ses familiers. Il était grand mais mince – dans sa jeunesse au moins. Une voix de fausset desservait ses interventions publiques. Mais surtout il souffrait d’une émotivité maladive qui se déchargeait en crises de larmes. Tout le personnage était fabriqué et se trahissait par une tension perpétuelle, un air de fierté blessée qu’il portait sur le visage. Cet insomniaque souffrait de coliques néphrétiques et de maux de tête inexplicables.

     En vérité, Bismarck ne se conçoit pas sans son souverain Guillaume Ier. Sa carrière est l’histoire d’un couple à la fois orageux et inséparable, cas assez classique dans l’Histoire : Louis XIII et Richelieu en fournissent un autre exemple. Il commence par une carrière diplomatique assez terne – à Saint-Pétersbourg et à Paris. Il a 47 ans – âge avancé pour l’époque – quand Guillaume en fait son Premier ministre. Il le reste vingt-sept ans, soit deux ans encore après la mort de son roi.

     La carrière de Bismarck, jalonnée de succès éclatants, se solde paradoxalement par un bilan négatif. Il déclenche de propos délibéré trois guerres pour assurer l’hégémonie continentale de la Prusse. En 1864 contre le Danemark, en 1866 contre l’Autriche, en 1870 contre la France. Mais il est plus politique que guerrier, et il cherche toujours à atténuer ses victoires par des traités modérés préservant l’avenir. Il y parvient rarement par la faute du roi et de son entourage militaire. Après la victoire de Sadowa, il va jusqu’à menacer de se suicider – il l’aurait fait – si la guerre est poursuivie à outrance et risque de jeter l’Autriche dans les bras de la France ou de la Russie. En 1871, il est hostile à l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine, car il pressent qu’elle sèmera une guerre de revanche. Il doit cependant s’incliner devant les considérations stratégiques de l’état-major. On dirait qu’il ne se résout pas à l’effet destructeur d’une défaite moderne sur un régime ou une dynastie. Jadis un roi vaincu payait le prix de sa défaite, puis la vie reprenait son cours. Depuis la Révolution française, il est aussitôt menacé d’abdication, et le spectre d’une république se dresse. En provoquant la chute de Napoléon III et l’avènement de la 3ème République, Bismarck a agi à l’encontre de ses intentions et de ses convictions. Mais toute sa carrière se caractérise justement par ces sortes de victoires à la Gribouille. Telle fut à coup sûr la proclamation de l’Empire allemand le 18 janvier 1871 au château de Versailles.

     Jamais sa mésentente chronique avec Guillaume ne fut aussi violente. « C’est le jour le plus triste de ma vie », dit Guillaume Ier, devenu contre son cœur empereur d’Allemagne. […] Pour Bismarck, l’empire devait assurer l’hégémonie de la Prusse sur les autres Etats allemands. Pour Guillaume, c’était au contraire le début de la dissolution de la Prusse au sein d’une communauté amorphe. La suite lui a donné raison. Hitler, produit du Sud austro-bavarois catholique, n’a eu de cesse d’effacer par sa Gleichschaltung (uniformisation) la personnalité des divers Etats allemands, à commencer par la Prusse. Les junkers prussiens l’ont entendu ainsi, et leur réponse a été l’attentat du 20 juillet 1944, qui eut lieu en Prusse-Orientale et où les plus grands noms prussiens étaient impliqués.

     Bismarck a toujours lutté pour maintenir intactes les prérogatives du pouvoir royal. Il s’est opposé de toutes ses forces – hélas avec succès ! – à l’évolution de la monarchie prussienne vers un parlementarisme à l’anglaise. Un conservatisme têtu qui ne doit pas être confondu cependant avec un immobilisme réactionnaire, car il a mis sur pied un système d’assurance-maladie qui peut être considéré comme l’ancêtre de la Sécurité sociale. Mais tous ces pouvoirs qu’il a voulu maintenir entre les mains de Guillaume Ier – qui lui obéissait en gémissant – sont passés en 1888 entre les mains de Guillaume II, lequel n’eut qu’une hâte : se débarrasser du vieux chancelier devenu encombrant. Guillaume II a véritablement été le châtiment de Bismarck au sens hugolien du mot. « Au train où vont les choses, dit-il, vingt ans après ma mort, les Hohenzollern seront déchus. » Pour une fois, il voyait juste. Il est mort en 1898. Vingt ans plus tard, c’était 1918.

     Cette guerre de 14-18, c’est véritablement Guillaume II qui l’a perdue. Comment ? La question est brûlante pour tous ceux dont la passion est de refaire l’Histoire. […]

L’historien Sébastien Haffner rappelle à juste titre les origines anglaises de Guillaume II. Par sa mère, il était le petit-fils de la reine Victoria. En 1901, il avait ému les Anglais en passant des semaines au chevet de la vieille souveraine mourante, et on l’avait vu suivre en larmes son cercueil. Malheureusement, cette hérédité devait lui inspirer un goût immodéré pour la marine, et il déclare, lors de l’inauguration du nouveau port de Flensburg, « l’avenir de la Prusse est sur mer ». […]

     Ce rêve maritime devait avoir deux conséquences qui sauvèrent la France en 14-18. D’abord la construction de la flotte allemande absorba une bonne part du budget militaire. C’était autant de moins pour l’armée de terre dont la France eut à subir le choc. Mais surtout l’Angleterre, qui aurait pu en 1914 se cantonner dans une neutralité bienveillante pour Guillaume II, bascula dans le camp français, entraînant en 1917 les Américains, exaspérés eux aussi par la présence de la flotte allemande dans l’Atlantique.

     On peut s’amuser à refaire l’Histoire. Si Guillaume II n’avait jamais songé à une quelconque hégémonie maritime, il aurait sans doute gagné la guerre de 14-18 et sauvé sa dynastie. Hitler aurait perdu sa raison d’être majeure qui était la défaite de 1918. Mais le rêve devient cauchemar quand on envisage le sort de la France. La IIIe République vaincue aurait sans doute été balayée – comme elle le fut en 1940. Un affrontement entre la droite et la gauche aurait sans doute tourné à l’avantage de la droite. La France aurait eu Pétain dès 1918, ou en mettant les choses au pire un Hitler français…

     Ensuite s’ouvre le temps de Marx, et une généalogie d’une noirceur d’enfer. Hegel genuit Marx qui genuit Lenine qui genuit Staline. Il faudrait ajouter à cette généalogie tous les tyrans et tyranneaux d’aujourd’hui qui se sont réclamés du socialisme, de Castro à Pol Pot. Le discrédit de l’idéologie marxiste a été renforcé en France par la tradition germanophobe. Lors du fameux congrès de Tours en 1920 apparut la scission entre un parti socialiste « à la française » inspiré par Léon Blum et un Parti communiste dirigé par Marcel Cachin fidèle à l’orthodoxie germano-russe de Marx et Lénine. Ces vieilles structures se sont retrouvées dans les deux socialismes allemands, celui de Willy Brandt et celui de Walter Ulbricht. […]

   À mesure qu’on s’éloigne de la période nazie, celle-ci apparaît pour ce qu’elle fut : une brève crise de folie. Brève elle le fut : 33-44. Un peu plus de onze ans. Quant à sa folie, elle se mesure à l’ampleur de la catastrophe qui l’a terminée. « Les Allemands exagèrent toujours », sont tentés de dire les Français. Par exemple, chaque pays a fait et continue à faire l’expérience de l’inflation monétaire. Mais aucun pays n’a connu une crise inflationniste telle que celle que traversa l’Allemagne en 1923. Chaque nation a essuyé des défaites. Mais jamais de mémoire d’historien un pays n’a connu un désastre comparable à la défaite allemande de 1945. Aller toujours au paroxysme de tout. Tel semble être le destin de l’Allemagne. […]

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