Baden 12 avril 1945.

Baden 12 avril 1945.  
   Une date que beaucoup d’entre nous ignorent, nous étions trop jeunes pour vivre cet évènement. Nous avions foulé le sol de Baden, après que la ville ait été libérée… Libérée ? Enfin… cela dépendait pour qui ! Les alliés entamaient la campagne d’Allemagne, Paris était libéré, Strasbourg était libéré… alors pourquoi ne pas “ libérer“ Baden !                                                                                    

   Les Allemands tenaient un autre langage. Pour la première fois, un conflit des temps modernes se terminait par des combats sur leur propre sol. Le mot libération se traduisait plutôt par invasion, occupation… bien que beaucoup de familles allemandes, décimées par les atrocités de la guerre, voyaient l’arrivée des Français avec résignation, voire avec soulagement, Il fallait en finir !
   Contrairement à beaucoup d’autres villes, Baden a peu souffert. La cité n’était pas un nid de résistance et aurait été délibérément épargnée par les alliés, sur demande de la France. La ville était proche de notre frontière, culturellement prestigieuse, elle avait un passé fascinant. Le commandement français comptait y installer son Etat Major des T.O.A. (Troupes d’Occupation d’Allemagne) sous le commandement du Général Koenig. Cela se passait il y a soixante dix ans le 12 avril 1945… La veille 60.000 détenus furent délivrés à Bergen-Belsen.                                      
   Certes la cohabitation s’annonçait difficile… Le passif était lourd, les exactions commises par la Wehrmacht étaient nombreuses et impardonnables. Mais il fallait désormais construire l’avenir… la tâche était gigantesque.
   Mais des lueurs d’espoir s’allumèrent rapidement. Il était temps de se tourner vers l’avenir. Voici un extrait de l’ouvrage “la Première Armée Delattre – Forêt Noire avril 1945“ qui, curieusement, nous offre un regard bucolique sur cette région, alors que de violents combats continuaient plus à l’est. 
   “C’était le printemps et tous les vergers du pays de Bade, qui est essentiellement un pays de vergers, étaient en fleurs. Les villages disparaissaient dans les touffes blanches des pommiers en fleurs. Le temps s’était mis au beau, il y avait beaucoup d’allégresse dans l’air, et les chemins de montagnes s’asséchaient rapidement. “  
   Ce fut en parallèle le printemps d’une nouvelle société qui germa dans l’esprit des occupants. Depuis quinze ans la doctrine nazie réprimait tout ce qui n’était pas “conforme“, l’étau ne pouvait que se desserrer ! La paix devait renaître ! Une ère nouvelle devait s’ouvrir. La chrysalide allait enfin s’ouvrir sur un monde nouveau.  
   Une nouvelle bataille s’engagea, dans des conditions de pénurie totale, celle de la pensée, de l’apprentissage de la démocratie. Il fallait changer les mentalités façonnées par le régime hitlérien. Les autorités politiques et militaires prirent conscience qu’il fallait rééduquer la population le plus vite possible, comme le rappelle cet extrait de la Revue MERCURE publiée en mars 1999 :
   “Ainsi, naissent de nombreuses revues de presse littéraires ou artistiques, se multiplient les traductions en langue allemande d’auteurs autrefois interdits et sont montées des expositions d’art, des tournées théâtrales ou cinématographiques. Par ailleurs un Centre d’Etudes Germaniques est créé à Strasbourg tout spécialement pour former les personnels du gouvernement militaire à la langue, l’histoire et la culture allemandes. Dans le domaine de l’instruction publique, les enseignements primaires, secondaires et supérieurs sont réformés, les manuels refondus. Les Universités de Freiburg et de Tübingen rapidement rouvertes et Mayence renoue avec un passé historique universitaire. A Spire est créée une Ecole supérieure d’Administration et à Gemersheim, une Ecole d’Interprétariat. Les premiers journaux politiques apparaissent, les réseaux radiophoniques sont développés à partir et après réparation du centre de Coblence, et à Baden-Baden naît la Südwestfunk.“                            
   L’article de Michel Schuncke paru dans notre ouvrage “Rencontres inoubliables“ prend toute sa valeur dans ce contexte d’anniversaire, il augurait du devenir de la jeunesse allemande : 
Intégration de la jeunesse allemande dans la politique culturelle « franco-européenne »
à la fin de l’année 1945 
    Je vais tenter, de rassembler et de consigner mes souvenirs et de vous exposer pourquoi et comment nous sommes devenus, nous autres jeunes Allemands de 16 ans et plus, des Européens convaincus et enthousiastes et cela, non pas dans le sens quelque peu dégradé que nous donnons aujourd’hui à ce terme, mais bien auréolé des espoirs que ce terme voulait concrétiser. C’est vers la fin de l’automne 1945 que l’on fit savoir aux élèves des classes supérieures des lycées de notre ville que le Gouvernement français avait l’intention d’informer les jeunes Allemands de sa politique culturelle à leur égard en vue d’une Europe des nations et désirait les animer à en discuter. 
    La première séance à laquelle nous étions invités à nous rendre, et durant laquelle nous pourrions rencontrer des représentants culturels français et allemands, devait avoir lieu le dimanche suivant, dans le foyer du Kurhaus de Baden-Baden. 
    Notre premier sentiment fut la perplexité à quoi, je dois l’avouer, se mélangeaient quelques doutes et quelques craintes. 
    Nous avions en effet appris, il y avait quelque temps, qu’une annonce similaire avait été faite entre autres à la jeunesse de la zone d’occupation soviétique. Les jeunes se seraient rendus en grand nombre à cette invitation, auraient été de suite arrêtés et transportés en Sibérie. (J’appris beaucoup plus tard par quelques rescapés de cette intelligentsia, qu’il s’agissait de toute évidence d’exterminer, les souffrances et les tortures endurées. Je ne citerai ici que le témoignage d’un ami de ma famille, le directeur de la banque BHF, Docteur von Schwartzkoppen, qui vécut encore dans la RDA durant quelques années.)
 
    Pour ce qui était de l’invitation qui venait de nous être faite, nos doutes pouvaient sembler justifiés, car nous avions appris que le général Koenig n’était nullement favorable à ce projet, de même qu’à tout début de fraternisation. Nous avions aussi appris que quelques-uns de nos camarades de classe avaient été, dans je ne sais quelles circonstances, arrêtés en plein jour et déportés vers le sud de la France dans des camps de travail.    
    Voulant se consulter avant de prendre une décision, plusieurs élèves accompagnés de leurs parents, se rendirent auprès de notre directeur Leo Wohlep, le futur président du Pays de Bade-sud qui était en rapport avec des personnalités françaises en haut lieu. Celui-ci nous donna alors l’assurance que nous pouvions sans danger aucun répondre positivement à cette invitation. 
     Nos doutes firent place à un grand enthousiasme quand nous apprîmes que Paris avait donné l’ordre au gouvernement militaire de nous permettre, à nous autres jeunes, durant quelques heures, l’accès au Kurhaus, ce qui ordinairement était strictement interdit au reste de la population. 
    Ce fut donc un assez grand nombre de jeunes qui, entre une haie de militaires armés, longèrent les colonnades, se dirigèrent vers la belle façade du Kurhaus et gravirent, quelque peu angoissés et le cœur battant, les degrés qui les menèrent dans le foyer où ils étaient attendus.
On nous plaça des deux côtés de l’entrée. En face de nous, sur les premiers degrés de l’escalier monumental qui mène aux grandes salles de réception, se tenaient de nombreuses personnalités. Nous en reconnûmes quelques-unes.
    Je crois me souvenir que ce jour-là étaient présents : Jean Monnet, le ministre François Poncet, le ministre des affaires étrangères Robert Schuman l’un des “Pères de l’Europe“, Heinrich von Brentano, futur ministre allemand des Affaires Etrangères, Pierre Ponnelle, un des fondateurs de la station française de radio « Südwestfunk » et père du célèbre Jean-Pierre, Alfred Döblin, l’auteur du roman « Berlin Alexanderplatz », chargé de l’Education publique dans la zone française d’occupation, Heinrich Berl, historien et précédemment poursuivi par le régime nazi… pour n’en nommer que quelques-uns. 
    On nous expliqua en premier lieu quel était le but poursuivi par la France dans sa politique vis-à-vis de l’Allemagne vaincue et précédemment nationale-socialiste : il s’agissait de mettre en place et de promouvoir une collaboration sur le plan économique, de même que sur le plan culturel. 
    Il fut alors question de l’industrie lourde et d’échanges culturels concrétisés par la fondation de la station de radio dans notre ville, la SWF (Südwestfunk).  
    Pour nous autres jeunes qui avions été totalement privés depuis une douzaine d’années de tout contact avec le monde extérieur à nos frontières nationales, le plus important était l’ouverture de ces frontières, l’accès que nous pourrions enfin avoir à d’autres littératures, d’autres musiques, d’autres expressions artistiques, d’autres chemins de connaissance, d’autres valeurs.
 
    Ces rencontres se renouvelèrent avec, à chaque fois, le même enthousiasme de notre part. Elles se déroulaient d’après un schéma bien rodé : Nous écoutions en premier lieu quelques conférences ou exposés, après quoi, nous avions la possibilité de poser des questions, puis venait le moment où nous pouvions être plus personnels dans nos propos. 
    C’est ainsi que je m’enhardis un jour, après être sorti du rang et m’étant présenté, à demander à Maurice Schumann, s’il était apparenté à la célèbre famille de musiciens Schumann que ma propre famille avait bien connue. 
    Il vint alors en souriant vers moi et me répondis dans un allemand parfaitement correct : « Non, malheureusement. Mais mes parents aimaient votre compositeur et je reçus très tôt des leçons de piano. Malheureusement, mon père dut se rendre très vite compte que je n’étais absolument pas doué et ne m’obligea pas à poursuivre ces leçons de musique… Ce qui ne m’empêche pas d’aimer écouter Schumann ! »
Il me tendit alors la main et reprit sa place parmi ses pairs. Sur quoi Heinrich Strobel m’adressa la parole et s’entretint un instant avec moi. Il devait bientôt m’inviter à venir le voir à l’ancien hôtel « Kaiserin Elisabeth » où s’établit tout d’abord la station de radio SWF avant la construction de nouveaux bâtiments adéquats. Ce fut le début de ce que je qualifierais d’une grande et durable amitié.   
   Nous vous invitons aussi à relire le témoignage de Jean Nurdin que nous avons publié récemment. Il est édifiant, il nous montre combien les efforts ont été déployés pour accomplir cette lourde mission de rééducation et combien les jeunes allemands étaient avides de profiter de ce nouvel enseignement.  
   Ces efforts ont été couronnés de succès, les mentalités ont évolué. Dès le début des années 50, soit 5 ans après la fin du conflit, la crainte, la méfiance avaient fait place à la confiance, au respect puis à l’amitié… Plusieurs de nos adhérents restent fidèles aux amitiés nouées avec de jeunes allemands de l’époque… il faut aussi rappeler le nombre important de familles franco-allemandes qui ont vu le jour pendant ces années d’après guerre. Le chemin parcouru est incommensurable, les Français et les Allemands l’ont fait. Aujourd’hui nous récoltons les fruits de cette gigantesque entreprise, l’amitié franco-allemande demeure la clé de voute de l’Europe…  
** Photo ; Le capitaine Dumesnil du 5eme RCA (Régiment de Chasseurs d’Afrique) interroge, après la prise de Baden-Baden, le directeur de l’hôtel Brenner où étaient descendus tous les collaborateurs français.
JPB

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