Pauline vardiot

     Peu d’entre nous ont aperçu ce visage, son regard pensif  admire désormais le kurpark de Baden, majestueux, altier… à l’encontre de son modèle la cantatrice Pauline Vardiot ; Ce buste fut inauguré en octobre 2014 près du musée de la ville…

     Pauline Garcia,  cantatrice et compositrice française d’origine espagnole était la  sœur cadette de la célèbre Maria Malibran.

     En 1840¸Elle épousa Louis Viardot, critique et directeur du théâtre des Italiens. 

    Pauline Viardot entretenait une profonde et troublante amitié avec l’écrivain et romancier Ivan Tourguéniev, amitié partagée par Louis Viardot :

« Votre femme, je ne dirai pas qu’elle est grandiose ;
elle est, à mon avis, la seule cantatrice au monde. »
Ivan Tourguéniev à Louis Viardot, 1843.

Cette fusion intellectuelle des trois personnages les amena à s’exiler à Baden-Baden :

Le républicain Louis Viardot, lors des perquisitions que lui fait subir la police de Napoléon II (il cache chez lui des conspirateurs italiens), lors du régime du second Empire songe à s’exiler avec sa famille. C’est une vieille connaissance, Frantz Liszt, qui recommandera à Pauline une ville d’eaux en Allemagne, Baden-Baden, où les Viardot s’installeront en 1863 et où ils resteront jusqu’à la guerre.

Tourguéniev les y suivra et s’y fera construire une villa, tout proche de celle des Viardot.

Pauline y installe son orgue Cavaillé-Coll, venu de Paris, et donnera des concerts et des représentations d’opérettes, dont elle composera elle-même la musique et Tourguéniev le livret.

Jouées avec la participation de toute la famille, y compris Ivan, ces opérettes feront rire des hôtes illustres : Bismark, le roi et la reine de Prusse, grande admiratrice de Pauline. La reine Augusta lui proposera de créer à Baden-Baden une académie de chant à l’intention de ses nombreux élèves : la guerre de 1870 fit avorter ce projet. O mon amie ! Je suis heureux à la pensée que tout en moi est lié à votre être de la façon la plus intime et dépend de vous ! Si je suis un arbre, vous êtes en même temps mes racines et ma couronne.

Extrait du blog du musée Tourgueniev

 En mars 2013, à l’occasion de l’hommage rendu à Pauline Vardiot par la ville de Baden-Daden, Madeleine Klümper-Lefébvre, fit un exposé sur son œuvre « Cendrillon ».

Remercions MKL de nous avoir confié le script de sa conférence :

    Ce fut à l’occasion du centième anniversaire de la disparition de Pauline Viardot (1821-1910) que le Musée d’Orsay à Paris a voulu célébrer, en mai 2010, son œuvre de compositeur en présentant dans son auditorium cette rareté du répertoire lyrique qu’est sa « Cendrillon ».

     C’est, à présent, à l’occasion de la célébration du 150e anniversaire de la fondation de notre théâtre en 1862, que notre TBB va présenter, à partir de demain, cet opéra de salon de Pauline Viardot qui était venue s’installer dans notre ville en 1863.

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 Cendrillon de Pauline Viardot

      Ce fut à l’occasion du centième anniversaire de la disparition de Pauline Viardot (1821-1910) que le Musée d’Orsay à Paris a voulu célébrer, en mai 2010, son œuvre de compositeur en présentant dans son auditorium cette rareté du répertoire lyrique qu’est sa « Cendrillon ».

     C’est, à présent, à l’occasion de la célébration du 150e anniversaire de la fondation de notre théâtre en 1862, que notre TBB va présenter, à partir de demain, cet opéra de salon de  Pauline Viardot qui était venue s’installer dans notre ville en 1863.

    « Cendrillon » est une œuvre intimiste dont Pauline Viardot a composé la musique et écrit le livret, œuvre conçue pour une exécution entre amis, authentique témoignage de la musique de salon qui faisait la joie des mélomanes du XIXe. Cette œuvre verra le jour le 23 avril 1904 dans le salon de son ancienne élève Mlle de Nogueiras, celle qui veillera sur elle jusqu’à sa mort et à laquelle d’ailleurs Pauline Viardot a dédié cette œuvre.

    Des liens tout à fait spéciaux semblent lier le personnage de Cendrillon à Pauline Viardot. En effet, n’avait-elle pas été qualifiée un jour dans un journal russe de « nouvelle Cendrillon », alors que, jusque-là encore inconnue, elle semblait à présent vouloir reprendre le flambeau familial après la mort tragique, à l’âge de 28 ans,  de sa célèbre sœur Maria Malibran ? Cela se passait peu avant sa rencontre avec Tourgueniev en 1843. Pauline Viardot qui avait vécu dans l’ombre de sa sœur aînée devenait la star des opéras en France et en Angleterre !

    De plus, n’avait- elle pas, à l’Odéon en 1839, à l’âge de 17 ans, chanté avec éclat le rôle de Cendrillon dans l’opéra éponyme de Rossini « La Cenerentola » ? Car Michèle Fernande Pauline Viardot, qui sera une légende de son vivant, a débuté comme chanteuse de bel canto. Elle naquit à Paris où elle passa sa jeunesse. Elle appartenait à une famille de musiciens célèbres, « une famille où le génie semble héréditaire », nous dit Franz Liszt.

    Sa mère Joaquina était professeur de chant ; son père, décédé quand elle avait 12 ans, fut un ténor réputé pour lequel Rossini avait conçu le rôle d’Almaviva dans « Le Barbier de Séville » et le premier qui chanta Don Giovanni en Amérique et, qui plus est, fut un compositeur prolifique ; son frère Manuel, pédagogue de renom,  fit paraître un traité fort prisé que l’on consulte encore aujourd’hui avec profit intitulé « L’Art du Chant » ; sa sœur, son aînée de quatorze ans, fut la célèbre cantatrice Maria Malibran, simplement nommée « la Malibran ».

   Pauline, après avoir eu Liszt comme professeur de piano, Liszt qui était persuadé qu’elle pouvait devenir la plus grande virtuose de son temps, fut, à 17 ans, contrainte par sa mère, convaincue, elle, de sa vocation de chanteuse, et désirant sans doute donner une suite à la vertigineuse carrière de sa fille décédée, lui dit : « Ferme ton piano, dorénavant tu chanteras ! » et lui enjoignit de se concentrer sur le chant, de parfaire sa virtuosité technique et d’élargir son mezzo-soprano jusqu’aux  tessitures du soprano et du contralto. C’est ainsi que Pauline commença sa carrière de cantatrice ; elle avait 15 ans. C’était à Bruxelles.

  Douée d’un feu vocal exceptionnel, elle suscita partout l’enthousiasme effréné des amateurs de bel canto et charma  également son public par ses dons dramatiques. Elle finit par dominer la deuxième moitié du XIXe siècle par sa stature d’interprète, de pianiste, d’organiste, de pédagogue, d’animatrice de la vie culturelle, et fut une légende de son vivant. Rares n’étaient pas ceux qui la qualifiaient de génie.

  George Sand, qui avait le double de son âge, l’admirait, et, devenue rapidement une grande amie pour Pauline, de plus  soucieuse de ce don qui devait être préservé et ne pas se perdre dans des aventures amoureuses sans lendemain, comme cela, d’après elle, aurait pu être le cas avec Musset qui la courtisa un certain temps, George Sand la persuada d’épouser Louis Viardot, directeur du Théâtre des Italiens à Paris, qui démissionna bientôt de son poste pour se consacrer entièrement à la carrière de sa femme, et la suivre dans ses tournées qui la conduisaient aux quatre coins de l’Europe. Homme de goût et de culture, opposé à la politique de Napoléon III, ce qui fut une des raisons de l’installation du couple dans notre ville, il se montra jusqu’à sa mort toujours passionnément dévoué. Elle avait 19 ans. Ce mariage fut d’une grande stabilité.

  Pauline eut en lui un soutien, quelqu’un qui la comprenait. Il  se résigna même à l’amour platonique de Tourgueniev pour Pauline et devint l’ami de l’écrivain russe. Les deux hommes avaient, en plus de leur admiration pour Pauline, une passion commune : la chasse ! Tourgueniev lui écrivait un jour, alors que, pour raisons politiques il ne put un temps sortir de Russie : « je ne me sentirai véritablement heureux que quand je pourrai à nouveau, à vos côtés, le fusil à la main parcourir les plaines bien-aimées de la Brie… »  

    Tourgueniev, qui n’était alors qu’un jeune poète inconnu mais séduisant issu d’une grande et noble famille, avait été ébloui quand il avait vu et entendu à St- Petersbourg, en 1843, Pauline, cette jeune cantatrice qui avait tous les Russes à ses pieds. Elle interprétait le rôle de Rosine dans « le Barbier de Séville ». Tourgueniev s’était alors exprimé en ces termes dans une lettre à Viardot : « Votre femme, je ne dirais pas qu’elle est grandiose ; elle est, à mon avis, la seule cantatrice au monde ! » Ayant su gagner la confiance et l’amitié de Louis et  s’étant attaché bien vite au couple qu’il suivit partout où Pauline choisissait de s’installer, il mourut finalement la même année que Louis Viardot, en 1883 dans d’atroces douleurs en présence de Pauline et de ses enfants.

   Pauline Viardot était une personnalité exceptionnelle et semblait provoquer une sorte de fascination de par cette personnalité qui lui était propre. Le portrait le plus connu et sans doute le plus ressemblant de Pauline est probablement celui exécuté par son grand ami Ary Scheffer, alors aussi célèbre que Delacroix. Ce portrait laisse apparaître des éléments de la personnalité de Pauline. On ne peut la dire belle, Heine l’a même tout simplement qualifiée de « laide », il ajoute pourtant : « mais d’une sorte de laideur qui est noble, je pourrais dire presque belle » et plus loin il écrit: « elle rappelle la splendeur sinistre d’un exotique paysage dans le désert ». Berlioz la qualifiera à son tour de « belle laide ». En effet, elle ne possède pas cette beauté classique que définissent les canons du siècle, mais dans ce portrait se reflète indubitablement son intelligence, sa sensibilité et la grande puissance de sa personnalité. Théophile Gautier, lui, relativise : «Elle est bien faite, avec un cou souple, délié, de beaux sourcils, des yeux onctueux et brillants, un teint chaud, ce qui constitue une beauté théâtrale très satisfaisante. »

     Ayant déjà fait ses débuts comme chanteuse dans un cercle privé à 15 ans, elle apparaît sur la scène deux ans plus tard, en 1839.

    Elle reprend tout d’abord le répertoire de sa sœur, mais développe très vite un style propre, va au fond des personnages, se documentant énormément avant de faire une prise de rôle et crée elle-même ses costumes. George Sand écrit : « C’est le plus grand génie de l’époque ». Chopin se sent revigoré quand il voit Pauline, oublie même sa toux et retrouve le courage de composer. Maurice Sand, le fils de George Sand, nous montre le célèbre compositeur dans un dessin qui fait date, semblant donner des conseils à Pauline Viardot assise devant son clavier. Eugène Delacroix, quand il se « berrichonne » chez la « dame de Nohant », apprécie fort les talents de peintre et de dessinatrice de Pauline, talents que nous-mêmes pouvons apprécier en voyant deux croquis qu’elle fit d’Ivan Tourgueniev à deux périodes différentes.

    Pauline Viardot est souvent entre deux tournées au château de Nohant et continuera, égérie et interprète des plus grands compositeurs, artiste lyrique à la voix d’une puissance énorme et d’une étendue prodigieuse, « voix qui réunissait trois genres de voix qui ne se trouvent jamais réunies, le contralto, le mezzo-soprano et le soprano, écrira Berlioz, voix rompue à toutes les difficultés de l’art du chant, elle a, tout au long de sa carrière, attiré les plus grands esprits de son temps. Le tout Paris était à ses pieds. Nous pouvons affirmer que cette femme hors du commun est une des légendes de l’art lyrique du XIXe siècle.

    « Ce n’était pas une voix de velours ou de cristal, mais une voix un peu âpre, qu’on a comparée à la saveur d’une orange amère, faite pour la tragédie ou l’épopée, surhumaine plutôt qu’humaine », dira Saint- Saëns. Et Saint-Saëns de continuer : « Les choses légères, chansons espagnoles, Mazurkas de Chopin transcrites pour elle pour chant, se transfiguraient dans cette voix, devenaient des badinages de géant, aux accents tragiques…elle donnait une incomparable grandeur. »

  Sa carrière de chanteuse fut pourtant assez courte et, épuisée physiquement et vocalement par cette carrière qui lui aura pris une grande partie de sa vie,  elle fit ses adieux à la scène quand elle crut remarquer des défaillances dans le timbre de sa voix en 1863.

    1863 fut également l’année où le couple, suivi comme toujours de Tourgueniev, quitta la France pour raisons politiques et, conseillé par Franz Liszt, vint s’installer pour un temps à Baden-Baden. Toujours passionnée par Mozart, elle avait, avant de partir, fait don à la bibliothèque du Conservatoire de Paris de l’unique manuscrit de Don Giovanni qu’elle avait acheté à Londres, sacrifiant pour ce faire une grande partie de sa fortune.

     Elle put à présent se consacrer entièrement à la composition, entre autres composition d’opérettes sur des livrets de Tourgueniev qu’il écrivait en français et à la composition de nombreuses mélodies sur des poèmes russes pour piano et violon. Elle put également se donner entièrement à la transmission de son art à ses élèves, toutes de sexe féminin et à l’éducation de ses enfants. Elle eut deux filles et un fils qui héritèrent tous les quatre des divers talents de leur mère. Louise Hériette (1843-1989), fut compositrice et écrivain et professeur au Conservatoire de Saint- Petersbourg, Claudie (1852-1914), la préférée de Tourgueniev, fut cantatrice et artiste peintre, Paul( 1857-1941) eut une carrière de violoniste virtuose et Marianne née en 1859 fut pianiste et cantatrice.

     Notre ville était à l’époque le rendez-vous obligé des têtes couronnées et de l’intelligentzia et Pauline y devint la reine incontestée de cette élégante société. On vit entre autres dans les salons des Viardot, le roi et la reine de Prusse et le chancelier Bismarck. Tourgueniev s’était fait construire une villa Fremersbergstraße, dans un grand parc, villa que nous pouvons encore admirer de l’extérieur, mais que nous ne pouvons  visiter sans autorisation spéciale, étant propriété privée. Les Viardot se firent également construire leur maison dans ce parc, de même qu’une salle de spectacle et de concert. Le tout fut vendu après la défaite de la Prusse, car ces années fructueuses eurent un terme en 1870 à la déclaration de la guerre entre la France et la Prusse. La « Petite Athènes », comme Camille Saint- Saëns qualifia la ville de Bade d’avant 1870, avait disparu à jamais. Les constructions des Viardot, genre chalet suisse, donc en grande partie constituées de bois, furent détruites dans les années 1880 car jugées sans valeur.

     Le couple Viardot, accompagné de Tourgueniev, après un court séjour à Londres, se fixa à Bougival, la ville des impressionnistes près de Paris, dans la propriété « Les Frênes » de style palladien, que Tourgueniev avait achetée et qui abrite aujourd’hui le musée Tourgueniev- Viardot- Malibran. C’est là que le poète russe mourut entouré de Pauline et de ses enfants. Louis était mort peu avant lui.

   Pauline vivra encore dix-sept ans après s’être installée dans son hôtel particulier, rue de Douai, à Paris. Elle emportera à sa mort le timbre de sa voix qui ne pouvait encore être enregistrée. Il est vrai que le phonographe voyait juste le jour, mais les premiers disques ne furent lancés sur le marché qu’en 1915 ! Cet« autre monde », comme le qualifiait Saint Saëns, dans lequel « on entrait » en l’écoutant, elle l’a emporté dans la tombe!

    L’amitié que l’on peut sans arrière-pensée qualifier d’amoureuse entre les trois personnages, Pauline, Tourgueniev et Louis Viardot, Louis n’écrivit-il pas à Tourgueniev : « Je vous aime tendrement », ces liens mystérieux d’un indéchiffrable amour n’étaient pas, comme certains ont voulu le croire le fait d’un « mariage à trois », à la mode au XIXe siècle. La rencontre d’Ivan Tourgueniev ne mettra jamais ce couple en péril. Et pourtant le poète russe ne cache pas son amour profond pour la cantatrice. Quand il ne peut être avec ses amis, ses lettres, écrites en français se terminent souvent par quelques formules en allemand qui viennent directement d’un cœur en émoi, comme « Ich küsse mit Inbrust Ihre lieben Hände. Der Ihrige, I. T. »  

   Peut-être devons-nous chercher l’explication de cette tendresse à trois dans cette phrase écrite par le « doux géant » comme le nomma Edmond Goncourt : « La patrie, c’est là où le cœur et l’esprit se sentent à l’aise ». Ce fut, à mon avis, une sublimation de la réalité qui dura quarante ans. Et n’oublions pas que les quatre enfants du couple Viardot participaient à cette tendre entente, eux qui appelaient gentiment le poète, membre à part entière de la famille, « Tourguel ».

  Amitié amoureuse des plus productives ! Plusieurs opérettes dont la musique fut composée par Pauline et les livrets écrits en français par Tourgueniev, ont vu le jour dans ces laborieuses années de cohabitation : « Trop de femmes », « L’Ogre », « Le Miroir », « La Nuit de Saint-Sylvestre » et « Le dernier Sorcier », opérette fantastique qui vient d’être reprise en 2010 par la société « L’Opéra au village » à Pourrières près d’Aix-en-Provence.

Toute la famille participait d’une manière ou d’une autre à la brillante présentation de ces opérettes, chacun y jouait son rôle et tout ce petit monde se pliait avec joie à la direction de Pauline qui trônait derrière son orgue Cavaillé-Coll, construit spécialement à son intention et qui la suivit partout.

  La voilà à présent, après le décès de Louis et de Tourguel, dans son hôtel particulier à Paris. Son énergie n’est pas brisée. Elle continue sa vie active dans cet autre cadre, donne des leçons, organise des soirées musicales, compose. Nous avons vu qu’elle possédait divers talents et pas des moindres. De plus, toutes ces années de collaboration avec Tourgueniev lui avaient prouvé, s’il en était besoin, la fonction positive de la parole dans la musique vocale. Aussi mena-t-elle à bien et sans la collaboration de son ami à présent décédé une œuvre double que fut « Cendrillon », œuvre qui vit sa première représentation en 1904. Le texte et la musique, de même que la conception sont donc de son cru.

    Elle nomma son œuvre une « Opérette de Salon ».

  Permettez-moi quelques précisions. Il y avait, vers 1850 à Paris huit grands opéras dont le genre de programmes était strictement réglé depuis 1807 par un décret de Napoléon. Le Théâtre Italien, par exemple, dont Louis Viardot avait été un temps directeur, devait surtout présenter des opéras italiens.

     Existaient également de petits théâtres qui avaient vu le jour grâce à des initiatives privées. Pourtant, il s’avérait difficile à l’époque, pour des compositeurs moins connus, de présenter des œuvres lyriques dans les théâtres existants. C’est ainsi que l’on peut expliquer l’apparition de l’opéra et de l’opérette de salon.

   Nous savons qu’il existait dès le XVIe siècle des « salons littéraires » tenus par des femmes du monde et que ces dames ouvraient leurs pièces de réception à un « jour fixe » pour des habitués de leur milieu ou d’un milieu supérieur et que ces salons eurent une importance capitale dans l’histoire de la pensée.

   Les « salons musicaux » furent au XIXe siècle et au début du XXe, des demeures où les bourgeois recevaient des personnages importants et de nombreux artistes, notamment des musiciens. On y organisait des concerts, on y présentait des opéras comiques et des opérettes.

   L’opéra, ouvrage lyrique mis en musique et, à la différence de l’opéra- comique, composé de récitatifs, d’airs de chœur et parfois de danses, est dépourvu de dialogues parlés. L’opérette, elle, est un petit opéra-comique dont le sujet et le style sont empruntés à la comédie. 

  Si nous tenons compte de cette distinction et que nous savons que Pauline Viardot avait qualifié son œuvre « Cendrillon » d’ « opérette de salon », nous savons quelle sera la nature de la représentation.

     « Cendrillon », le plus beau conte de fée lyrique qui soit au monde, dont il existerait pas moins de 345 versions, conte intemporel qui berce en nous un besoin de justice où les bons finissent par être récompensés et qui a déjà été raconté en Chine au IXe siècle avant notre ère, conte qui a connu sa première rédaction par Giambatista Basile, qui a été repris en outre par Charles Perrault en 1697, plus tard par les frères Grimm, a donné lieu à diverses adaptations à la scène lyrique, chorégraphique, dramatique et même à l’écran. Versions aux tonalités très différentes. Je ne prendrai pour exemple que l’adaptation de Massenet qui prit des allures de comédie pleine de gaîté en 1899 et qu’il qualifia d’ « opéra-féerie ». Massenet s’en était tenu à la version du conte de Perrault.

     Mais il y avait eu d’autres interprétations pour la scène avant celle de Massenet. Je citerais celle de Jean-Louis Laurette en 1759, de Nicolo Isouard qui fut un succès en 1810 et fut jouée sur toutes les scènes européennes avant d’être détrônée par la Cenerentola de Rossini en 1817 dont le rôle principal fut tenu entre autres par Pauline Viardot, celle de Daniel Steibelt la même année que celle d’Isouard pour l’opéra de Saint-Petersburg dont il était le directeur, et finalement la « Cendrillon », l’opéra de Jules Massenet que je viens de citer en 1899.

    N’omettons pas de nommer dans cet ordre d’idées le ballet « Soluschka » créé en 1945 par Prokofieff et le film de Walt Disney de l’année 1950.

   Pour ce qui est de la « Cendrillon » de Pauline Viardot, la brièveté de la partition, la séduction des mélodies, l’importance des dialogues parlés, le seul accompagnement instrumental au piano, en font une œuvre éminemment chambriste. De plus, Pauline, en créatrice émue par son sujet, compose un duo amoureux entre le prince et Cendrillon qui reprend le thème mélodique d’une Mazurka de Chopin, l’ami de toujours, mort quelques années auparavant comme Louis et Tourguel.

   Massenet, cinq ans auparavant, s’en était tenu dans son opéra, à la version de Perrault. Pauline Viardot, elle, bien que se souvenant de la version de Rossini qu’elle connaissait à fond, l’ayant maintes fois interprétée, imagine une version tout à fait inédite et le conte trouve, dans cette adaptation, une nouvelle vie. Elle y introduit des éléments inédits et qui font sourire par leur ironie : le beau-père qui remplace chez elle la marâtre, se nomme « Pictordu », les deux sœurs « Armelinde » et « Magdelonne », aux prénoms recherchés, semblent vouloir faire concurrence aux « Précieuses ridicules », dont l’une se nomme justement « Magdelon » chez Molière !

   Pauline s’en tient pourtant à la version que je nommerais « classique » et réintroduit la fée, ainsi que la fameuse pantoufle de verre (ou vair !) que Rossini, pressé par la puritaine censure autrichienne, avait dû remplacer par un bracelet ! Or, se perdait là un élément essentiel du conte si l’on considère le côté symbolique du pied et donc de la chaussure dans l’histoire de l’humanité. Car la chaussure n’est pas seulement un objet déterminé par sa fonction qui est de protéger le pied ou d’indiquer le rang social, mais bien, et là je pense à la chaussure féminine, de donner au pied de la femme un attrait de plus. Le pied chaussé fut longtemps dissimulé sous jupons et crinolines et nous savons l’émotion que sa vue accidentelle ou parfois coquettement voulue, provoquait dans la gent masculine ! Et le Tartuffe de Molière aurait tout aussi bien pu dire : « cachez ce pied que je ne saurais voir ! »…Nous nous souvenons de la phrase du faux dévot qui tire un mouchoir de sa poche et dit à Dorine portant un corsage bien échancré « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. »… Pensons aussi au si petit pied de la Chinoise qui le maltraitait si cruellement au profit de l’émoi accru de l’homme !

   L’opérette de Pauline Viardot est composée de trois tableaux.

  Au premier tableau, Cendrillon se trouve seule dans le salon du baron Pictordu et chantonne, sachant bien qu’elle est pauvre et qu’elle ne trouvera peut-être jamais l’amour. Un mendiant apparaît alors et lui demande si les maîtresses de la maison pourraient lui donner un peu à manger. Se trouvant un instant seul, le « mendiant » nous révèle qui il est, en fait, c’est un prince ! Les sœurs arrivent au moment où il part et reprochent à Cendrillon d’avoir laissé entrer ce gueux.

   Le prince revient, cette fois sous un autre déguisement, sous celui de chambellan. Il invite la famille à un bal qui aura lieu le soir même. Les sœurs, excitées, courent se préparer.

   Le baron Pictordu entre alors et nous apprenons qu’autrefois il était épicier et faisait un commerce assez louche pour lequel il avait été condamné à une peine de prison, puis il part au bal avec ses filles. Cendrillon reste seule et pense au chambellan. Elle finit par s’endormir, mais la voix de la fée, sa marraine, la réveille. Puis celle-ci transforme les objets les plus inattendus pour donner à Cendrillon carrosse et chevaux. Elle lui remet aussi un voile magique et des souliers pour se rendre au bal. Elle pose pourtant une condition : il faut que Cendrillon rentre avant minuit.

    Au deuxième tableau, nous nous trouvons dans la salle de bal du château. Le vrai chambellan doit jouer pendant la soirée le rôle du Prince et porte les habits princiers. Le vrai Prince porte encore les habits du chambellan. Le baron Pictordu arrive avec ses filles Arméline et Maguelonne et tous trois tentent de s’attirer les bonnes grâces du chambellan, pensant qu’il est le Prince. Cendrillon arrive enfin et attire tous les regards. On propose aux dames de chanter et un concert s’improvise. Après le menuet, les invités sortent pour se rendre dans un pavillon. Cendrillon reste seule avec le faux chambellan et tous deux se déclarent leurs sentiments. Mais l’horloge sonne les douze coups de minuit, Cendrillon part en courant et perd un de ses souliers.

    Au troisième tableau, le baron Pictordu, de retour chez lui, est inquiet de la manière dont celui qu’il croit être le Prince l’a dévisagé. Et en effet, le faux Prince qui n’est autre, comme nous le savons, que le chambellan, a reconnu en lui l’épicier qui lui vendait un horrible pain d’épice. Puis il fait essayer aux sœurs la chaussure perdue par Cendrillon ; mais c’est peine perdue. Le Prince, arrivé entre temps, attend qu’à son tour Cendrillon arrive de la cuisine. La chaussure lui va à la perfection et la fée arrive pour bénir l’heureux couple.

     En plus de l’idée prédominante de la magie d’être aimé par soi-même, on décèle bien vite dans cette opérette  une critique sociale évidente, illustrée par des vies parallèles, Pauline Viardot faisant voisiner l’épicerie et le palais, le trivial et le merveilleux. Ces deux composantes du livret expliquent doublement les travestissements qu’elle emploie : le prince qui veut être aimé pour lui-même par-delà le décorum de sa position sociale, apparaît tout d’abord en mendiant, puis en chambellan, ce qui nous fait apprécier l’érotisme des déguisements qui culminera à la vue des pieds dénudés.

  Cette opérette poétique et légère qui par moment s’apparente à une farce pleine de malice et dans laquelle les situations cocasses s’enchaînent, cette partition brillante et primesautière où évolue une héroïne tout d’abord confinée dans la cendre et les déchets, la cendre étant symbole de saleté mais aussi de renaissance,  et qui prend son destin en main « trouve chaussure à son pied » comme dit le dicton, et cela dans la fourrure ; le « vair », homonyme de « verre » étant cette fourrure faite de la peau d’un petit écureuil. Et le Prince aura su reconnaître dans la cendre le pied menu qui fera son bonheur.

  C’est donc bien de vrai et bel amour qu’il s’agit, d’un amour où la gratitude d’être aimé est réciproque, où chacun se sait reconnu à sa juste valeur.

   « Notre » Pauline Viardot, vieille dame très digne et belle, de quatre-vingts ans passés nous lègue avec cette œuvre double un bijou de tendresse et de fantaisie. Nous la remercions.

                MKL mars 2013    

    Je voudrais encore vous indiquer qu’Arièle Butaux , pianiste, journaliste et productrice à France Musique a fait paraître, en 2001, une auto-fiction historique de 350 pages ayant pour titre « La Vestale »( le roman de Pauline Viardot). C’est une biographie romancée qui nous rappelle que ces personnages dont nous retrouvons les noms dans les histoires de l’art ou sur les partitions, ces personnages que nous présentons dans des exposés et dont nous étudions les œuvres, ont eu une vie réelle… comme tout un chacun.  

 

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