Les femmes des ruines

“Die Trümmerfrauen

    En septembre 1953, j’ai eu l’occasion de passer quelques jours à Berlin. La chute de la ville, en mai 1945, fut un embrasement d’espoir pour le monde libre… Cette redoutable croix gammée était définitivement brisée… Mais la ville était loin d’en avoir fini avec la guerre… Elle fut disséquée en quatre zones, chacune attribuée à l’une des puissances alliées.

   Le souvenir du blocus hantait les esprits…et  deux mois avant notre séjour, en juin, le soulèvement des ouvriers du secteur soviétique, fut très sévèrement réprimé par l’armée russe et la “volkspolizei“, les manifestants tentèrent de trouver refuge côté occidental.  Au-delà des faits historiques, dans cette ambiance lourde de “ville prison“, se posait la question de la reconstruction !

    Berlin était confiné au cœur de la zone soviétique, dépecé, réduit à un champ de ruines, mis au ban des nations…

    Huit ans après l’arrêt des hostilités l’instinct de survie des Berlinois avait déjà réalisé des miracles. Dans certains quartiers la vie reprenait ostensiblement, affichant cette volonté de repartir à zéro, d’oublier ces années de souffrance, les stigmates de la guerre y avaient été gommés.

    Cependant… cependant… d’autres quartiers étalaient toujours leurs champs de ruines… lugubre spectacle de la violence des bombardements. Quelques habitations éventrées affichaient des intérieurs désertés. Partout des montagnes de gravats.

     Des silhouettes fantasmagoriques s’y affairaient, par petits groupes comme pour mieux se protéger des elfes guerriers qui pourraient resurgir des ruines.

    J’étais impressionné par ce spectacle insolite, la majorité de ces silhouettes étaient des femmes, « Les femmes des ruines » (Die Trümmerfrauen)

    Ces femmes étaient mal chaussées, protégées par des vêtements peu élégants, parfois ravaudés. À mains nues, avec un marteau, une truelle, une pelle ou une pioche, elles fouillaient les ruines pour en extraire les briques, les déshabiller de leur gangue de ciment et les empiler.

    Ces laborieuses ouvrières faisaient la chaîne pour évacuer leur butin, image de solidarité et de renouveau dans ce paysage de désolation. Lentement, inexorablement, des « stères » de briques s’érigeaient ainsi le long des rues, avant d’être utilisés pour la construction du nouveau Berlin.

Dur labeur pour ces pauvres femmes, beaucoup d’hommes étaient décédés, prisonniers, handicapés ou avaient simplement disparu, anonymement engloutis par le conflit. Il fallait subsister, se débrouiller, les femmes prenaient en main le déblaiement pour un maigre salaire : quelques tickets d’alimentation “le salaire de la faim“… les risques d’accidents étaient omniprésents “le salaire de la peur“… la mise à jour d’effets personnels, d’une photo, d’un jouet… le “salaire de l’émotion“… Les découvertes macabres le “salaire de l’horreur“… Je rejetais vite l’idée que cette  » friche  » puisse abriter quelques trépassés, il était plus facile et sécurisant de fuir la réalité…    

    Sans assistance mécanique ces “petites mains“ ne purent déblayer l’ensemble des décombres, tant ils étaient importants, il fallait faire vite… il fallait tourner la page de ces années diaboliques. Les autorités se résignèrent à entasser ces gravats dans certains espaces de la ville, donnant naissance à des « montagnes » (Trümmerbergen), insolites pyramides dans ce plat pays. Ces tumulus aujourd’hui recouverts de terre, de pelouse et arborés abritent les souvenirs de ce désastre et sont le centre de parcs de détente.

    Voilà un souvenir qui m’a profondément marqué et que je vous livre après 65 ans. Le petit vacancier français que j’étais se sentait mal à l’aise, moi qui me promenais et qui voyait ces silhouettes humiliées, courbées sur les vestiges de leur passé.

     Bien que mon père ait été prisonnier pendant la durée du conflit, j’avais eu la chance d’être relativement protégé de ses effets dévastateurs… ici je prenais conscience de l’étendue des destructions… J’éprouvais presque un  sentiment d’injustice… En avais-je le droit ? Ma première prise de conscience avait été lors de la visite du camp de Dachau, à cette seule pensée, je chassai de mon esprit tout sentiment de trop grande compassion.

      Par la suite l’Allemagne rendit hommage à ces femmes du sacrifice, à ces soldats de la reconstruction, symboles du courage, de la solidarité et du renouveau. Ces femmes trop longtemps oubliées, comme ensevelies dans leurs décombres, ont droit de nos jours à une pension… juste reconnaissance de la nation.

“Les femmes éternelles victimes de la guerre des hommes… !“

Jean-Pierre Bénaut

(Photos internet)

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.