Hôpitaux et divertissements

Une ville thermale qui s’affirme pendant la première guerre mondiale

    À peine plus de quarante ans après la plus grande épreuve que la ville thermale des bords de l’Oos ait surmontée, avec l’interdiction des jeux de hasard par le Royaume allemand en 1872, l’histoire mondiale rattrapait de manière inexorable le petit monde habitué au succès qui vivait entre Forêt-Noire et plaine du Rhin.

    La première guerre mondiale menaçait  à nouveau d’anéantir l’essor de Baden-Baden qu’une stratégie novatrice avait fait remonter en  tête des stations thermales, après la perte de ses fructueuses ressources.

    Le lustre et le glamour n’attiraient plus les riches et les puissants dans l’ancienne « capitale d’été de l’Europe ». Au tournant du siècle, la mode était au « vivre sainement » et Baden-Baden était revenue à sa tradition séculaire. Les bains de luxe avaient cédé la place aux bains de cure. Une vision qui, sous l’égide d’un maire énergique, avait pris une tournure concrète.

    En quelques années, de luxueux établissements de bains étaient devenus le pôle d’attraction de clients soucieux de leur santé mais également de gens fortunés venus surtout d’Amérique et d’Angleterre : Friedrichsbad, Augustabad, Landesbad, sanatoriums et établissements de soins privés, villas entourées de parcs somptueux et hôtels pour clientèle internationale avaient transformé le visage de la ville jusque dans ses moindres recoins. Les clients revenaient et tout repartait de l’avant.

    Tout cela ne pouvait pas être remis en cause lorsque, le 1er août 1914, l’Allemagne déclara la guerre à la Russie puis, deux jours plus tard à la France. Comme partout en Allemagne, les gens furent pris ici d’un enthousiasme patriotique dont l’effet néfaste, dans une ville tournée vers l’international, était manifestement plus visible qu’ailleurs.

    Les édiles de la ville avaient déjà boycotté la présentation des colonies françaises lors de la fête nationale du 14 juillet 1914, ils y avaient pourtant assisté depuis des années. Comme partout, l’exhortation à l’achat de produits allemands à la place des produits étrangers fit partie du quotidien. L’amabilité et l’ouverture envers les étrangers disparurent du jour au lendemain. Les hôtes arrivant d’au-delà des frontières fermées durent repartir ou furent internés. La « Liste officielle des étrangers » ou l’ « Official List of Visitors » publiées jusque là avec fierté dans le journal « Badeblatt » disparurent définitivement. Les mots étrangers furent sacrifiés au nom du « nettoyage linguistique ». Des termes dont Baden-Baden, ville ouverte au monde, faisait largement usage sans que personne n’en soit choqué étaient devenus tabous. De temps à autre la municipalité faisait pression sur les hôteliers pour rebaptiser un établissement au nom trop évocateur, comme Hôtel « Ville de Paris » ou « Cour de Russie », par une appellation sans rapport avec les belligérants.

    L’administration municipale avait montré l’exemple de la germanisation : le « Verkehrsbureau » était devenu « Verkehrsamt » (Office des transports), la « Speditur » avait pris le nom de « Schreib-Kanzlei »  (secrétariat aux écritures) et la « Registratur », celui de « Akten-Kanzlei » (secrétariat aux enregistrements). La Maison de conversation « Konversationshaus » prit le nom de « Kurhaus » et la « Promenade » celui de « Kurgarten », des appellations en partie conservées jusqu’à aujourd’hui. C’était une façon de prendre ses distances de manière démonstrative avec le style international qui prévalait jusque là. Tout devait paraître « allemand ».

Chambres d’hôtel transformées en hôpitaux militaires

    Les hôtels et les auberges recevaient des hôtes de moins en moins fortunés. Les chambres d’hôtel avaient été transformées en hôpitaux militaires. La rémunération couvrait à peine les frais et pourtant, dans les hôtels nobles, les invalides de guerre étaient aussi les bienvenus.

    On trouvait pour le moins choquant que dans la ville de cure de Wiesbaden étaient hospitalisés des gradés de plus haut rang pour lesquels les prestations rapportaient davantage. À Baden-Baden, en effet, arrivaient de simples soldats pour la plupart et la rémunération était plus faible. En haut lieu, on avait manifestement pris très tôt certaines précautions. Des contrats pour l’acheminement des blessés avaient été déjà conclus avec les hôteliers et les aubergistes avant même le début de la guerre.

    Un hôpital militaire en baraquements sur un terrain de quatre hectares disposait également de lits. Sur cet emplacement se trouvent aujourd’hui de jolies maisons individuelles. Jusqu’à la fin de la guerre 24.000 soldats y furent admis. Les 30 bâtisses disposaient de 2.000 lits au total. Au cours des années, et plus que dans d’autres villes, des dizaines de milliers de soldats blessés rendirent perceptible, dans le monde apparemment parfait des villes de cure, l’aspect destructeur de la guerre.

    C’était un dilemme particulier pour la ville. Elle voulait rester un lieu de cure attractif et conserver le tourisme comme pilier principal de l’économie. La propagande patriotique ne pouvait masquer la souffrance des soldats blessés car, en dépit de la guerre, on enregistrait encore chaque année 46.000 arrivées en provenance de l’étranger.

    Baden-Baden mit en place une offre culturelle plus importante. Les soldats blessés ne devaient pas représenter à eux seuls l’image de la ville. Les concerts, les représentations théâtrales et les expositions artistiques devaient apaiser la « souffrance collective » et apporter un réconfort – de l’amusement dans le contexte d’un « monde en feu ».

    Des exemples sont cités dans l’ouvrage récemment paru « Une ville de cure dans la guerre. Baden-Baden entre 1914 et 1918 » de Heike Kronenwett, directrice du musée et des archives municipales de Baden-Baden et ses quatre co-auteurs, Christian Fäßler, Walter Metzler, Antje Oswald et Dagmar Rumpf.

    La municipalité ne s’est pas simplement contentée d’organiser des divertissements exceptionnels – ce qui, en pleine guerre, aurait déjà été suffisamment remarquable – mais elle a engagé d’importants moyens financiers pour investir dans les infrastructures. Un choix dont l’effet se fait sentir jusqu’à aujourd’hui. Avec une salle de concert et de théâtre pour 1200 spectateurs et des salles de restaurant et de réception élégantes, l’extension moderne du Kurhaus achevée durant la guerre en 1917 est à l’origine de la culture événementielle actuelle. L’orchestre municipal fut élargi à 40 musiciens en 1918 et à 53 un an plus tard. Des expositions d’art avec des œuvres de Lovis Corinth, Max Liebermann et Käthe Kollwitz étaient à la pointe de leur époque. La ville permit de soutenir financièrement les artistes par l’achat d’œuvres importantes. Aujourd’hui, il serait inimaginable qu’une commune prenne en charge un théâtre jusque là soutenu par l’État pour le transformer en théâtre municipal, ou engager une troupe afin de s’affranchir des tournées théâtrales et des acteurs du Théâtre d’État de Karlsruhe lesquels, par manque évident de liaisons ferroviaires avaient des problèmes récurrents de déplacement. On fit preuve de courage pour la programmation, et bien que la représentation d’œuvres d’auteurs étrangers fut mal vue, on joua le « songe d’une nuit d’été » de Shakespeare et on osa même créer la pièce en un acte « der Irre » (le fou) de Imogen von Bernus, une auteure née à Riga.

Sources : Rendez vous Magazin n° 2 – « Kurstadt im KriegBaden-Baden zwischen 1914 und 1918″ de Heike Kronenwett et coll. – éditions Rendezvous, Baden-Baden 2015

1) Titre original : « Lazarette und Amusement ». Le terme de Lazaret (plur. Lazarette) employé dans cet article désigne effectivement en allemand un hôpital militaire. Le français lui attribue une autre signification, c’est un établissement de confinement pour marchandises ou personnes contaminées, ou susceptibles de l’être, par une maladie contagieuse. Il s’agit donc bien ici d’hôpitaux militaires.

Traduction : Robert popille

 Commentaires :

Yvette Isaac

Formidable article sur un passé que beaucoup d’entre nous ignorent … Tout ce qui parle de Baden Baden m’intéresse au plus au point !

Merci à Robert Popille de nous avoir traduit cela !

Yvette Isaac

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