Mon voyage à Berlin 1954

gz      En écho au message publié hier « Berlin 1956 » je me suis remémoré mon voyage à Berlin en 1954. J’avais 16 ans et je partais pour une visite de la capitale allemande… voici un passage de mes souvenirs, c’était hier !

…  C’est dans ce contexte que j’eus la chance le 15 septembre 1954, d’aller visiter Berlin. Ce qui devait être une promenade fut un véritable chemin de croix… 

La route de Berlin a toujours été semée d’embûches, nos aînés en ont fait cruellement l’expérience. Pour moi il s’agissait simplement de prendre le train militaire français à Mayence, de franchir la ligne de démarcation avec la zone soviétique à Helmstedt… L’appellation “ rideau de fer “ n’avait pas encore acquis sa sinistre réputation mais, matériellement, il était déjà là avec son cortège de difficultés. Le train effectuait trois allers-retours hebdomadaires entre Strasbourg et Berlin via Mayence. Ce souvenir a rejailli lors d’une conversation avec Jean-Pierre Rouy qui a vécu cette même expérience, brutalement tout a repris vie comme si c’était hier.

     Le passage de la frontière à Helmstedt-Marienborn connaissait une triste renommée, c’était là où nous devions montrer patte blanche aux autorités de l’Est, pour sortir de la zone d’occupation britannique et pénétrer en zone d’occupation soviétique. Et là, tout commence ! Nous prenons tranquillement le train, entièrement placé sous le contrôle des autorités militaires françaises en Allemagne, et nous roulons à grande vitesse jusqu’à Helmstedt, arrivé au “ check point alpha “, notre convoi s’immobilise et l’attente commence… interminable…

     Brusquement la porte du compartiment s’ouvre, un officier russe apparaît dans l’encadrement, la poitrine bardée de décorations, le visage fermé, plutôt impressionnant, certainement un héros de la seconde guerre mondiale, derrière lui un jeune officier français, le chef de train, il paraissait bien frêle derrière ce solide gaillard. C’était le contrôle des papiers, carte d’identité et laissez-passer… Les recommandations nous sont données, les rideaux doivent obligatoirement rester fermés jusqu’à Berlin, ainsi que les portes des compartiments, personne dans le couloir, sécurité oblige… Nos regards vagabonds pourraient dérober quelques secrets militaires en zone soviétique !!!

     L’attente est interminable, tout doit être passé au peigne fin… les minutes passent, voire les heures… rien ne bouge le convoi reste immobile, nous avons largement dépassé l’heure du départ… nous sommes en pleine guerre froide et la tension est forte avec le bloc oriental.

     Étant toujours tenté par l’interdit, il n’y a rien de plus croustillant, cela donne un petit air d’aventure, j’écarte délicatement le rideau pour entrevoir dehors des “ vopos “ (la volkspolizei de sinistre réputation) accompagnés de superbes bergers allemands qui surveillent le train…

     Puis l’information nous parvient, les troupes du bloc de l’Est sont en manœuvres et les convois de l’armée sont prioritaires, il nous faut attendre… l’information se précise, les autorités russes ont décidé de badigeonner la locomotive de slogans à la gloire du peuple russe et d’y accrocher le drapeau de l’URSS. Quel dilemme pour notre chef de train… il en réfère aux autorités militaires ! L’attente se prolonge ! Puis l’autorisation nous est donnée de partir… enfin !

      Mais là continue le calvaire, nous roulons à très faible allure et régulièrement nous sommes déroutés vers une voie de garage où l’attente recommence. Mais tout est planifié ! À chaque arrêt le comité d’accueil est présent, “ Vopos “, soldats en armes, brigades canines, le long de la voie ferrée.

     Nous arrivons enfin à Berlin, à la gare française de Tegel située au cœur du secteur français, je m’empresse de regarder la locomotive, il y avait bien des slogans mais pas de drapeau, les négociations avaient certainement partiellement porté leurs fruits. Nous gagnons le “ camp Napoléon “, ancienne caserne du “ Régiment Général Göring “, avec environ douze heures de retard… Ce fut alors la découverte de la ville : ce qui restait du Reichstag, le bunker, Tempelhof, la porte de Brandebourg, les cimetières russes de Treptow et de Pankow… les champs de ruines… je ne peux m’empêcher de penser à cette galère lorsque aujourd’hui nous franchissons librement les frontières en Europe et que nous utilisons la même monnaie alors qu’à cette époque il y avait, à Berlin même, deux sortes de monnaies, le mark occidental utilisé dans les zones alliées et le mark oriental utilisé en zone soviétique ; tout allemand de l’Est était passible de sanctions sévères s’il était trouvé en possession de marks occidentaux. Le mur de Berlin est tombé il y aura bientôt trente ans, en novembre 1989. J’en ai suivi avec émotion les péripéties et c’était pour moi la fin d’un conflit qui durait depuis cinquante ans. Pour la première fois dans l’histoire de l’Europe les hommes ont enfin décidé de vivre en harmonie et nous avons tous été témoins, voire acteurs, de cette évolution qui est le plus bel héritage que nous laisserons à nos enfants.

Extrait de "Jeunesse nomade"

 Jean-Pierre Bénaut

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