La légende du Mummulsee

Voilà ce que j »avais écrit dans « Rencontres inoubliables »

« … Moments de bonheur, de nostalgie. Chaque fois que je déambulais dans le promenoir de la Trinkhalle, parmi les impressionnantes colonnes corin­thiennes, je restais pensif devant les tableaux muraux réalisés par Jakob Götzenberger et dont les thèmes étaient puisés dans la mythologie allemande. Les Allemands sont friands de légendes, toutes plus impressionnantes les unes que les autres, il y aurait de quoi rédiger une encyclopédie, une tâche titanesque. Mais quelle était l’inspiration pour ces tableaux de la Trinkhalle ? Chaque tableau est bien nommé, mais derrière ce nom que se cache-t-il ?

  Là est la question, certains tableaux ont fait l’objet de  plusieurs interprétations, c’est le cas de la légende du Mummulsee, là où nous nous sommes promenés lors de notre Assemblée Générale en 2014. En voici la vision  d’Alexandre Dumas…

  La légende du Mummulsee

      À Achern, la route bifurque : la branche de gauche  continue de s’enfoncer dans le grand duché de Bade ; la route de droite mène en France. Derrière Achern et Salzbach s’élève la montagne Dettonik-Gross, l’une des plus hautes de la chaîne à laquelle elle appartient, et au sommet de laquelle se trouve le Mummelsée, lac dont on n’a jamais pu trouver le fond, ce qui, comme on le pense bien, dans un pays aussi poétique que l’est le Rhingaw, a donné lieu à une foule de traditions plus fantastiques les unes que les  autres.

      D’abord, si l’on noue dans un linge des pois, des balles ou des cailloux, en nombre impair, et  qu’on les suspende au-dessus du lac, le nombre devient pair : si on les suspend pair, le nombre devient impair, ce qui, comme on le voit, est déjà un assez joli tour de passe-passe.

 

     Passons à autre chose. Un jour un pâtre gardait son troupeau sur les bords du lac : tout à coup il vit sortir de l’eau un taureau brun qui avait les pieds palmés, et qui vint se mêler à ses bœufs ; un instant après un nain sortit à son tour de l’eau, courut après le taureau brun, le ramena vers le lac, le força de s’y replonger, et s’y replongea après lui, tout en grommelant de ce qu’il n’avait pas de chien pour garder son troupeau.

     L’hiver suivant le lac était gelé : un paysan passa dessus avec deux bœufs traînant des troncs d’arbres, et il ne lui arriva rien, malgré le poids énorme qu’il charriait ; derrière lui venait son chien, la glace se rompit sous les pieds du chien, et le chien disparut. Dès lors personne ne douta plus que le nain du lac n’eût pris le chien du paysan pour garder son troupeau marin.

     Un autre jour, un chasseur de chamois vit, en passant au bord du lac, un petit homme qui était assis sur la rive, les jambes pendantes dans l’eau : il tenait entre ses mains une foule de perles et des morceaux d’ambre et de corail, qu’il comptait en les cachant dans sa chemise, ouverte sur sa poitrine. Le chasseur eut alors la mauvaise pensée de s’approprier toutes ces richesses, et le mit en joue ; mais au moment où il appuyait le doigt sur la détente, le petit homme plongea et disparut ; un moment après il revint à la surface et dit au chasseur

 — Si tu m’avais demandé ces perles, cet ambre et ce corail, je te les aurais donnés, et tu fusses devenu riche à jamais ; mais tu as voulu me les prendre avec ma vie, sois maudit.

     Et le chasseur demeura toujours pauvre, lui et sa postérité. Deux ou trois fois encore le nain du lac apparut ainsi : on fit des recherches pour savoir vers quelle époque il était venu dans le pays. Un paysan raconta alors qu’il avait entendu raconter à son père que son aïeul lui avait dit que, lorsqu’il était jeune homme, un nain était venu demander, le soir, l’hospitalité à son père : son père, qui était un chenevier, lui avait alors donné la moitié de son souper, mais après son souper, comme il n’avait pas de lit pour lui-même, il lui avait offert, ou de rester avec lui dans la chambre où ils étaient, ou d’aller se coucher dans la grande, où il trouverait de bon foin pour s’étendre dessus. Le petit nain lui avait dit alors de ne pas s’inquiéter de lui, qu’il trouverait bien où se loger, et était sorti. Le paysan l’avait accompagné jusqu’au seuil de sa chaumière, et l’avait vu s’éloigner dans la direction d’une fontaine du milieu de laquelle sortaient des joncs gigantesques. Comme il faisait un peu clair de lune, il le vit descendre dans la fontaine et disparaître dans les joncs, mais il pensa qu’il avait mal vu, ne pouvant croire qu’une créature humaine choisît de préférence une couche d’eau glacée à un bon lit de foin. Cependant, comme ce qu’il avait vu lui paraissait fort extraordinaire, il se leva avec le jour pour voir ce qu’était devenu le petit homme, et alors, en arrivant sur le seuil de sa porte, il le vit sortir des joncs où il était entré la veille au soir ; mais, chose étrange, pas un fil de son habit n’était mouillé, et il était aussi sec de la tête aux pieds que s’il eût passé la nuit dans le four du poêle. Alors le paysan lui exprima sa surprise de ce qu’il voyait, mais le petit homme se mit à rire, et lui répondit qu’il n’y avait rien là d’étonnant, puisqu’il était un homme des eaux. Le paysan lui demanda, s’il en était ainsi, ce qu’il venait faire sur la terre.

     Le nain raconta alors au paysan qu’il était né dans un lac, au fond d’un pays qui touche le pôle et qu’on appelle le Groënland. Qu’il avait épousé là une ondine qu’il aimait fort ; mais que, comme cette ondine était très frileuse et aimait beaucoup à se jouer dans les herbes des prairies et à cueillir des fleurs sur les bords du lac, plaisirs dont elle était privée là-bas pendant neuf mois de l’année, attendu que pendant neuf mois la terre est couverte de neige, elle l’avait souvent tourmenté pour chercher une contrée plus douce et plus proche du soleil, lui disant que s’il la forçait de rester dans cet affreux Groënland, elle se sauverait un jour et irait chercher, pour en faire sa demeure, quelque beau lac limpide, au ciel bleu et aux rives riantes. Mais ce Groënland que détestait l’ondine était la patrie du pauvre nain. Il l’aimait comme on aime sa patrie, et il répondit qu’il ne voulait pas la quitter. Il en résulta qu’un jour où il venait de chercher du corail pour en faire un collier à son ondine, il la trouva disparue ; l’ondine avait accompli sa menace, elle s’était enfuie. Depuis ce temps, il s’était mis à sa recherche et avait visité tous les lacs de la terre, depuis le lac Ontario, en Amérique, jusqu’au lac de Genezareth, en Syrie. Mais nulle part il n’avait retrouvé sa femme ; il ne lui restait plus que le Mummelsée, et si l’ondine n’était pas là, elle était perdue. Il se rendait donc au Mummelsée lorsque, la veille, il avait demandé l’hospitalité au paysan auquel il venait de raconter son histoire. Alors le paysan, qui avait pris une grande part aux tribulations du  pauvre petit homme des eaux, lui offrit de le faire conduire jusqu’au lac par son fils, ce que le nain accepta avec une grande reconnaissance, attendu que sur la terre il marchait mal et n’y voyait pas très-bien, tandis qu’une fois dans l’eau, il nageait comme un brochet, voyait briller une perle à mille pieds au-dessous de lui.

     Alors le jeune homme et le nain se mirent en route, et tout en marchant, le nain raconta au jeune homme comment l’eau était plus peuplée que la terre ; comment le fond des lacs  était tapissé de grands pâturages au milieu desquels paissaient des troupeaux de bœufs et de veaux marins, plus nombreux que ceux qui couvrent les plus grasses montagnes de la Suisse.

     Comment enfin il y avait, dans les plaines liquides comme dans les plaines des hommes, de riches moissons. Seulement ces moissons étaient des champs de perles, d’ambre et de corail, dont une seule récolte enrichirait pour toute sa vie le moissonneur qui la ferait. Et tout en discourant ainsi, le jeune homme et le nain arrivèrent au bord du lac ; alors le nain remercia le jeune homme, et lui dit de l’attendre  au bord de l’eau une demi-heure, et qu’au bout d’une demi-heure, s’il ne revenait pas lui-même, c’est qu’il aurait retrouvé sa femme, et qu’en ce cas, il verrait remonter à la surface de l’eau un petit sac de peau qu’il lui montra ; qu’alors il pourrait prendre ce sac de peau, et que ce qu’il renfermerait serait pour lui.

     À ces mots, le petit nain plongea dans le lac et disparut. Au bout d’une demi-heure, le jeune homme vit remonter le sac de peau à la surface du lac, il l’attira à lui avec le crochet de son bâton de montagne, et l’ouvrit : le petit sac était plein de perles, de branches de corail et de morceaux d’ambre, que son père alla vendre à Strasbourg, et avec le prix il acheta de magnifiques prairies, qui, depuis cette époque, sont dans la famille.

     C’était le payement de l’hospitalité que le pauvre chenevier avait donnée au petit homme des eaux, qui ayant, à ce qu’il paraît, retrouvé sa femme dans le Mummelsée, n’a plus depuis ce moment quitté le lac, qu’il habite toujours, mais sur les rives duquel il se montre par malheur plus rarement aujourd’hui qu’autrefois.

 Sources : “Excursions sur les bords du Rhin” d’Alexandre Dumas“

 

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