Turenne – Salzbach

    Rares sont ceux d’entre nous qui ne sommes pas allés à Sasbach, lieu de pèlerinage sur cette languette de terre française au cœur du Pays de Bade, là où fut tué Henri de la Tour D’Auvergne dit Turenne…

    Mais le monument d’aujourd’hui ne ressemble en rien à ses ainés.

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   La visite d’aujourd’hui nous est commentée par Alexandre Dumas qui nous fait un superbe récit, historique et non sans humour, de son pèlerinage à  Sasbach.

     

    Je fis prix avec un loueur de carrosses pour trois thalers (*) ; moyennant cette modique somme qui correspond à douze francs de France, j’eus une voiture à quatre places, et un conducteur qui s’engagea à s’arrêter à la place où avait été tué Turenne. C’est poétiquement et historiquement à peu près la seule chose curieuse qu’il y ait à voir de Bade à Strasbourg.

 

     La route que nous  suivions pour passer à Salzbach longe la Forêt Noire, dans la lisière de laquelle elle s’enfonce parfois, mais pour reparaître presqu’aussitôt en plaine. Au reste, rien de moins terrible, rien de moins en harmonie avec sa sombre appellation, que ces jolis bouquets de verdure qui s’échappent comme une frange festonnée du vaste tapis de la Schwartzwald.

 

     Nous déjeunâmes à Bülh, puis le déjeuner terminé nous remontâmes dans notre coche, et traversâmes encore deux petits villages ; enfin notre conducteur arrêta nos chevaux à l’entrée d’un troisième, et se présenta à notre portière en nous annonçant que nous étions à Salzbach.

 

     À peine vit-on notre voiture arrêtée qu’une foule d’enfants se précipita vers nous ; c’étaient autant de ciceroni qui s’offraient à nous faire voir le monument de Turenne, et qui citaient, à qui mieux mieux, la place, le jour et l’heure auxquels ce grand général avait été tué. En effet, depuis cent-soixante-trois ans, Saalzbach vit de cette mort.

 

     Au milieu de cette foule s’avança bientôt, avec une gravité qui indiquait son rang, le cicerone patenté. À sa vue, tous ces petits courtiers marrons qui avaient voulu s’emparer de nous se dispersèrent. Le cicerone nous offrit de nous faire voir d’abord le boulet qui avait tué Turenne. À ceci je répondis que, fidèle observateur de lois de la chronologie, je désirais voir d’abord la place de la mort, et ensuite le boulet qui l’avait causée ; mais le cicerone, qui tenait à se débarrasser de son boulet, insista tellement, que je ne crus pas devoir contrarier ce brave homme pour une chose de si mince importance ; d’ailleurs je réfléchis que, chronologiquement parlant, ce pourrait bien être lui qui avait raison, le boulet étant la cause, et la mort n’étant que l’effet. C’est un fort joli boulet de quatre, propre et bien nettoyé, fort insensible en apparence à l’honneur qu’on lui fait de le conserver comme un bijou, et qui n’a pas l’air de se douter le moins du monde qu’il ait du même coup blessé un marquis et tué un grand homme.

 

Le guide me glissa tout bas à l’oreille que pour une certaine somme le village de Salzbach, fort gêné en ce moment, consentirait à se défaire de cet objet précieux. Cette offre qui me rappelait celles qui m’avaient été faites à Ferney  et à Fontainebleau pour la canne de Voltaire et la plume de Napoléon, me laissa malgré son obligeance dans une impassibilité parfaite. Je répondis que j’étais plus gêné encore que le village de Salzbach, ce qui par conséquent me privait du plaisir de lui rendre service, mais que je connaissais un Anglais qui possédait déjà le boulet qui avait emporté la tête du duc de Berwick, et que, comme j’étais convaincu qu’il serait enchanté d’avoir la paire, je l’enverrais à Salzbach, si j’avais le bonheur de le rencontrer sur mon chemin. Cette réponse me parut tranquilliser un peu notre cicerone sur le placement futur de son projectile.

 

    Nous nous mîmes en route conduits par lui, et après un quart d’heure de marche, nous arrivâmes à l’endroit où, après trois mois de marches et de contremarches, arrivé enfin à ce point où l’avantage de sa position lui présentait toutes les chances de la victoire, Turenne, en visitant une batterie qu’il avait donné l’ordre d’établir, fut tué par un boulet, qui, après  avoir ricoché contre le tronc d’un noyer et emporté le bras du marquis de Saint-Hilaire, vint lui traverser la poitrine. Turenne tomba comme était tombé le maréchal de Berwick, sans prononcer un seul mot. Le noyer existe encore, et le cicerone, tenant jusqu’au bout à s’acquitter de ses fonctions avec conscience, essaya de nous montrer sur son tronc noueux et desséché la trace du boulet autrichien.

 

    Un monument fut élevé à la place où tomba Turenne. La reconnaissance de Louis XIV avait vaincu la haine de Louvois ; il est vrai que c’était une simple pierre, avec cette triple inscription en français, en latin et en allemand :

 

ICI FUT TUÉ  TURENNE, LE 27 JUILLET 1675.

 

    Le 27 juillet 1829, cent cinquante-quatrième anniversaire de ce grand événement, le roi Charles X, sans se douter qu’il touchait lui-même à l’exil, acquitta la dette que le mesquin monument de son aïeul Louis XIV n’avait payée qu’à moitié. Une colonne de granit gris, d’une seule pièce et haute de vingt-quatre pieds, fut dressée à l’endroit même où le vainqueur des Dunes  était tombé ; on y lit l’inscription suivante :

 

À TURENNE, MORT À SALZBACH, LE 27 JUILLET 1675.

 

    Les entrailles de Turenne furent enterrées dans la petite ville d’Achern, située à une demi-lieue de Salzbach. Le corps fut transporté en France et enterré à Saint-Denis, d’où il fut, en exécution d’un arrêté du Directoire, tiré le 16 août 1799, pour être déposé dans un sarcophage taillé à l’antique, et transporté au Musée des monuments français. Enfin, le 23 septembre 1800, par ordre de Bonaparte, il fut rendu à son premier tombeau, et, après avoir passé de Saint-Denis au Musée des monuments  français, s’arrêta définitivement sous le dôme des Invalides. Bonaparte se doutait-il déjà qu’il déposait là ce noble cadavre pour faire un jour cortège à Napoléon.

 

 (*)  Le thaler est une ancienne pièce de monnaie en argent apparue au milieu du XVème siècle et qui circula en Europe pendant près de quatre cents ans. Sa taille et son poids, relativement importants, varièrent quelque peu au fil du temps, et sa popularité initiale reste liée au développement des mines d’argent exploitées sur les terres du Saint-Empire romain germanique.

 

Sources : “Excursions sur les bords du Rhin” d’Alexandre Dumas“

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