Le château d’Eberstein

    Le château d’Eberstein  ?  je vous en avais parlé , lors de l’Assemblée Générale 2009,   avec un projet  » Forêt Noire 2010″ , balayé par une contre proposition Fribourg, qui n’a jamais vu le jour.

     Vous y auriez été conviés pour le repas de gala dans un cadre somptueux qui domine la vallée de la Murg.  Un édifice moyenâgeux, assiégé par les vignobles à flanc de montagne. En contrebas  la vallée de la Murg…  la charmante villégiature de Bad Herrenalb et son cloître…  Gernsbach et au fond de la vallée Freudenstadt que vous auriez atteint à bord du petit train de la Murg…

    Mais si vous passez par là, prenez place sur la terrasse du château pour déguster un verre de :

« Alde Gott »

« Der excellente wein von Sasbachwalden ». 

et vous marcherez  sur les pas d’Alexandre Dumas  qui vous livre un de ses souvenirs : 

    À mesure que l’on remonte la vallée de la Murg, le pays devient plus à pic et plus sauvage. La rivière, toute chargée de planches, de poutres, et d’arbres à peine dépouillés de leurs branches, roule vers le Rhin, auquel elle va porter le tribut de la Forêt Noire. On croirait voyager dans une de ces belles gorges de l’Oberland et du Dauphiné. Les décorations d’opéra  comique ont disparu pour faire place à une grande et belle nature. Guernsbach est en quelque sorte la capitale de ce petit coin de terre à part ; c’est une jolie ville de deux mille habitants à peu près, pleine d’activité, dont l’industrie consiste dans le sciage des planches que lui fournissent les magnifiques sapins de la Forêt Noire.

 

    À l’extrémité de la grande rue, ou plutôt, je crois, de la seule rue qui la compose, on trouve un sentier qui conduit au vieux château d’Eberstein ; c’était la résidence des anciens comtes de ce nom qui, au Xème  siècle, s’allièrent avec la famille impériale. Voici à quelle occasion :  

    En 938, l’empereur Othon ayant battu en Alsace Gilbert, Duc de Lorraine, et désirant réduire sous son obéissance les comtes d’Eberstein, qui avaient adopté le parti du vaincu, résolut, pour arriver au but que rendait difficile la situation admirable du château, d’annoncer un grand tournoi à Spire : il ne faisait aucun doute que les trois comtes d’Eberstein, attirés par le désir de montrer leur courage et leur adresse, ne répondissent à l’appel qu’il faisait à la noblesse d’Allemagne, et que pendant ce temps il ne lui fût facile, les aigles étant dehors, de s’emparer du nid. 

    Tout fut donc préparé en conséquence, et il fut convenu que pendant le bal qui suivrait le tournoi on tenterait l’expédition. Comme l’avait prévu l’empereur, les trois comtes ne furent point des derniers à se rendre à Spire ; l’aîné remporta même le prix de la première journée, et fut couronné de la main de la princesse Hedwige, fille du roi Henri et sœur de l’empereur.

Cette victoire lui donnait en outre le droit d’ouvrir le soir le bal avec elle. 

    Or, il arriva que le comte d’Eberstein était aussi beau que brave, et aussi galant que beau ; il en résulta que la princesse Hedwige, en voyant un cavalier si parfait, se prit  d’amour pour lui. De son côté, le comte l’avait trouvée bien belle ; mais jamais il n’eût osé espérer une si haute alliance ; de sorte qu’il se promit bien d’enfermer cet amour dans son cœur. 

    Mais voilà qu’en dansant avec la princesse Hedwige, la princesse lui dit : 

– Prenez garde à vous, comte d’Eberstein, tandis que vous êtes vainqueur ici, peut-être êtes-vous vaincu ailleurs. Cette nuit même, par surprise, on doit emporter votre château.  

    Le comte remercia le jeune fille par un serrement de main, et il acheva sa contredanse sans qu’un seul muscle de son visage révélât la connaissance de l’avis qu’il avait reçu ; puis, lorsqu’il l’eut reconduite à sa place, il alla prendre congé de l’empereur, en lui disant que, fatigué de la journée, et voulant être frais pour celle du lendemain, il lui demandait, pour lui et pour ses frères, la permission de se retirer dans les chambres qu’il leur avait fait préparer. L’empereur ordonna qu’on les y conduisît ; puis, s’étant assuré par les serviteurs qu’ils s’y étaient renfermés, il donna l’ordre à ses troupes de se mettre en route, et revint présider à la fête. Mais les trois comtes d’Eberstein, au lieu de se coucher, descendirent par la fenêtre, et ayant été prendre leurs trois chevaux dans l’écurie, ils partirent au grand galop, et arrivèrent à leur château, alors que ceux qui devaient l’attaquer étaient encore loin.

    Si bien que lorsque les hommes de l’empereur se présentèrent, deux des jeunes comtes avaient eu le temps de leur dresser une embuscade, tandis que leur frère aîné les attendait du haut des remparts. Il en résulta qu’ils furent tous pris ou tués, et que pas un ne s’échappa pour porter la nouvelle de ce désastre à Spire. 

    Mais au lieu de célébrer leur victoire par des fêtes et par du bruit, les comtes d’Eberstein  conduisirent silencieusement les prisonniers dans les souterrains du château, et ayant dépouillé les impériaux de leurs habits, ils en revêtirent leurs soldats, et les placèrent à la porte pour faire croire que le château était pris. 

    En effet, au point du jour, Othon arriva avec une escorte d’une douzaine de chevaliers de ses plus intimes seulement, et voyant de loin son drapeau impérial qui flottait sur la plus haute des tours, il frappa ses deux mains l’une contre l’autre, et mit son cheval au galop en criant : Hurrah ! Eberstein est pris. 

    À sa vue, les soldats qui avaient reçu leur consigne agitèrent leurs armes et crièrent Vive l’empereur ! De sorte  que ne se doutant de rien, Othon entra avec son escorte dans la cour du château. 

    Mais là les choses changèrent de face ; la porte se referma derrière l’empereur, les soldats des trois comtes sortirent de tous côtés en armes, et Eberstein lui-même s’avança, tenant son casque d’une main et son épée de l’autre, si bien qu’il avait la tête et l’épée nues : 

– Sire, dit-il, il est inutile que vous fassiez aucune résistance ; tous vos soldats sont pris ou morts, et vous-même vous êtes mon prisonnier. Alors l’empereur voyant que ce que lui disait le comte était vrai, voulut traiter de sa rançon, et lui offrit de faire remplir de pièces d’argent les casques de ses soldats, et de pièces d’or les casques de ses officiers. C’était véritablement une rançon impériale qu’il offrait là, car il avait envoyé pour prendre Eberstein douze officiers et trois cents soldats. 

    Mais le comte Eberstein lui répondit qu’il n’aurait jamais besoin d’or ni d’argent tant qu’il aurait du fer et de l’acier. Alors l’empereur lui offrit de lui donner en propriété, et sans qu’il relevât de personne, toute la vallée de la Murg, depuis l’endroit où elle prend sa source jusqu’à celui où elle se jette dans le Rhin. 

    Mais le comte Eberstein lui répondit qu’il était assez puissant comme il était, puisque, quoiqu’il ne possédât qu’un château, il tenait dans ce château un empereur prisonnier. Alors l’empereur voyant que ses offres étaient rejetées, lui dit de fixer lui-même la rançon qu’il voudrait, et que cette rançon, quelle qu’elle fût, lui serait accordée. Aussitôt le comte Eberstein jeta de côté son casque et son épée, et, mettant un genou en terre devant l’empereur :

– Sire, lui dit-il, je demande, non pas à titre de rançon, mais à titre de prière, quelque chose de plus précieux que tout l’or du monde et que toutes les terres de l’empire. Je demande la main de la princesse Hedwige. L’empereur resta un instant pensif ; mais songeant bientôt qu’il ne trouverait jamais, pour sa sœur, un chevalier plus brave et plus désintéressé que le comte d’Eberstein : 

– Relevez-vous, mon frère, lui dit-il, et venez quand vous voudrez à Spire me rappeler la parole que je vous donne, et le jour où vous viendrez, votre rançon vous attendra.

    Et huit jours après, le comte Eberstein ouvrait de  nouveau le bal avec la princesse Hedwige, mais cette fois c’était lui qui parlait tout bas, et, moins maîtresse d’elle que son fiancé, chacun pouvait, dit la chronique, deviner à sa rougeur ce qu’il lui disait. 

    Ce fut un descendant de ce comte Eberstein et de la princesse Hedwige qui, poursuivi par le comte Everard de Wurtemberg, plutôt que de tomber aux mains de son ennemi, força son cheval de sauter du haut en bas du rocher sur lequel est situé le château, c’est-à-dire d’une hauteur de soixante-dix pieds, et qui, par un hasard miraculeux, ne s’étant fait aucun mal, traversa la Murg et s’échappa. Encore aujourd’hui on montre au voyageur l’endroit d’où il s’élança, et celui où il toucha la terre, et l’espace qu’il franchit s’appelle le Saut du Comte. 

    Comme l’aspect de la vallée était magnifique embrassé de ce point de vue, nous y fîmes apporter notre dîner : une malheureuse bouteille de vin du Rhin, la dernière que nous eussions, et que nous conservions avec le plus grand soin, attendu qu’elle était native du Johannisberg même, roula sur la pente du  rocher, et fit le même saut que le comte, mais, moins heureuse que lui, elle fut brisée en mille pièces. 

Sources : “Excursions sur les bords du Rhin” d’Alexandre Dumas

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