Michel Wallon

     Après plusieurs séjours d’études en Allemagne, et plusieurs affectations dans les  établissements scolaires français d’Allemagne, Michel Wallon enseigna les lettres, entre autres  au Lycée Charles de Gaulle à Baden-Baden de 1966 à 1993. La découverte de ce pays devint une véritable passion, il lui consacra une bonne partie de sa vie.

    Notre « prof »  participa à la parution de notre livre « Rencontres inoubliables », voici ce qu’il nous confia concernant cette période de vie en Allemagne :

    Mon premier contact avec l’Allemagne date de 1953. Je participais à un voyage d’études avec un groupe d’étudiants. Quel émoi j’ai éprouvé quand j’ai franchi la frontière ! Ainsi donc, j’étais dans le pays d’où étaient venus les soldats qui me terrorisaient quand, tout gosse, je les voyais marcher au pas dans les rues de ma ville ; dans ce pays étrange où avait pris naissance un mal mystérieux.

    De ce voyage, j’ai conservé, entre autres souvenirs, l’image d’une superbe jeune fille aperçue dans une auberge de jeunesse. Alors que nous essayions tant bien que mal, mes camarades et moi, de chanter à plusieurs voix une chanson française, elle entra dans la vaste salle où nous nous tenions, se dirigea d’une démar­che athlétique vers la piano qui se trouvait à l’autre bout et joua avec un brio étourdissant une étude de Chopin. Puis elle s’en alla, déesse blonde, sous nos regards médusés. Depuis, j’ai souvent pensé à cette jeune fille. Elle est restée pour moi le symbole d’une certaine Allemagne, revendiquant l’héri­tage de l’antiquité gréco-latine, sûre d’elle-même, maîtresse en musique et en athlétisme. Il m’est impossible de penser à elle sans me remémorer le vers de Baudelaire :

 

– « Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques. »

 

    Peu après, je suis retourné en Allemagne, cette fois avec une chorale. Nous avons fait en Rhénanie une tournée dont je conserve un souvenir ébloui. Les gens qui nous accueillaient ne savaient vraiment pas quoi faire pour nous faire plaisir. On sentait chez eux un ardent désir de réconciliation.

 

    Quelques années plus tard, ayant terminé mes études, j’ai fait acte de candidature pour un poste d’enseignant dans un collège ou un lycée français en Allemagne. Ma demande a été acceptée et j’ai été nommé au collège Pierre Brossolette de Constance. Là, j’ai rapidement pris conscience que si je voulais connaître les Alle­mands et apprendre leur langue, – ce pour quoi j’étais venu, il fallait que je me garde d’une sorte de piège dans lequel beaucoup de Français tombaient : celui de vivre en vase clos, avec des compatriotes. Je me suis lié d’amitié avec un étudiant dont le père, professeur dans un lycée de la ville, avait parmi ses élèves une pétillante jeune fille qui avait été choisie pour jouer le rôle d’Anne Frank dans une pièce qu’on représentait alors au théâtre de la ville : « Das Tagebuch der Anne Frank[1] ». J’ai rencontré chez lui cette merveilleuse Ania. Qu’est-elle devenue ?

 

    Après Constance, ce fut Landau, où je connus celle qui devait devenir mon épouse : une jeune Allemande qui fréquentait le cercle franco-allemand.

 

    Puis ce fut le service militaire, dont j’accomplis la première partie à Constance et à Landau. Envoyé ensuite à Sidi-bel-Abbès, j’en revins quelques mois plus tard pour épouser ma fiancée et retourner avec elle dans cette ville, où les légionnaires d’origine allemande étaient nombreux. Après ma démobilisation, je retrouvai l’Allemagne : Constance, Trèves et enfin Baden-Baden. Où je devais passer 27 ans.

 

    Pendant cette longue période, j’ai eu bien entendu de nom­breux contacts avec des habitants de la ville. J’ai donné des cours de français au Cercle franco-allemand et au Markgraf-Ludwig-Gymnasium, j’ai fait partie de deux chorales, la Kantorei de la Stadtkirche et le Brahmschor et en ai créé une troisième : un ensemble franco-allemand de musique médiévale, qui donna de nombreux concerts à Baden-Baden et dans la région, ainsi qu’en Belgique, en Angleterre, en Tchécoslovaquie et en Hongrie, et eut même les honneurs de France-Musique.

 

    Ces dernières années, ma principale contribution à la cause franco-allemande a été de traduire trois livres allemands : un essai sur François Mitterrand (Mitterrand und die Deutschen[2]) d’un universitaire, Karl-Heinz Bender, que j’ai connu lors de mon premier séjour à Landau, alors qu’il était encore étudiant, un recueil de poèmes d’un écrivain vivant en France, Dieter Meier-Lenz et un recueil de nouvelles d’un autre Allemand, Fritz Werf. Ces trois traductions ont connu des sorts divers : la première n’a pas trouvé d’éditeur, la deuxième a paru en 2008 et la troisième a été publiée en 2009 par les éditions « Apogée » de Rennes, sous le titre : « L’Héritage ». (À noter que Fritz Werf m’a rendu la pareille : il a traduit en allemand un recueil de nouvelles que j’ai publié en 2012 aux éditions Apogée sous le titre « Le Pénitent de Furnes ».)

 

    Au total, une longue histoire d’amour avec l’Allemagne, que j’ai racontée dans un livre intitulé : « Toutes ces années en Alle­magne » et qui paraîtra peut-être un jour.

 

    Michel Wallon nous a encore fait parvenir un de ses souvenirs de son séjour comme jeune professeur au lycée français de Constance : c’est une délicate idylle à peine esquissée intitulée « Ania » :

 

    « Dès que je m’étais acquitté de mon service au collège, j’allais en ville. Je me dépêchais de quitter la Steinstraße, dans laquelle se trouvait le plus gros de la garnison française, et me dirigeais vers le pont qui traverse le Rhin et mène à la vieille ville, véritable enclave allemande qui se trouve sur la rive suisse du lac. Chaque fois que celui-ci m’apparaissait, c’était la même émotion, le même éblouis­sement. Puis c’était l’Inselhotel, un ancien couvent construit sur une petite presqu’île, et enfin le Konzilgebäude, vaste bâtiment de bois où a eu lieu le concile de 1414. Là, je regardais partir ou arriver des bateaux, me promettant d’en prendre un, un jour, pour découvrir la rive autrichienne. Cris de mouettes, sirènes.

 

     Quelquefois aussi je passais au Cercle franco-allemand, que je trouvais souvent vide. Un jour, la secrétaire, une jeune Allemande qui connaissait mal le français, me dit qu’une étudiante cherchait un correspondant pour améliorer son français. Merveille ! Merci mon Dieu ! Gott sei gedankt ! Je me fis donner l’adresse de cette envoyée du ciel : L’étudiante était un étudiant ! La mauvaise maîtrise du français de la secrétaire m’avait joué un mauvais tour. Je fis contre mauvaise fortune bon cœur et me montrai aimable et reconnaissant envers la famille qui m’accueillait avec une grande gentillesse. Le père était professeur au lycée « Suso Gymnasium ». C’était un homme jovial. Grâce à lui, je découvris combien les professeurs allemands différaient de leurs homologues français. Mais ce dont je lui suis le plus reconnaissant, c’est de m’avoir permis de rencontrer Ania.

 

    Qui était Ania ?

 

    Il faut d’abord que je dise que cette année-là, dans beaucoup de villes allemandes, on jouait une pièce tirée du journal d’Anne Franck, cette jeune Juive qui, pendant la guerre, avait longtemps vécu recluse avec sa famille d’Amsterdam et qui, en fin de compte, était morte à Auschwitz. Le théâtre de Constance avait, lui aussi, décidé de monter « Das Tagebuch der Anne Franck », et pour interpréter le rôle d’Anne avait fait appel à une jeune lycéenne qui se trouvait être une élève du professeur en question.

 

    Un jour, celui-ci m’invita à la rencontrer chez lui. Accom­pagnée d’une actrice du théâtre, elle arriva. C’était un miracle de spontanéité et de fraîcheur. Est-ce le soir même ou un autre soir que j’assistai à la représentation avec le professeur et sa femme dans le Foyer du théâtre de Constance ? Je ne sais plus, mais je vois encore Ania entrer en scène ou plutôt, je l’entends qui, de la coulisse, répond à quelqu’un qui l’a appelée. « Ich komme gleich ! » (Je viens tout de suite !) Depuis lors, chaque fois que j’ai entendu cette phrase, j’ai pensé à Ania.

 

    Évidemment quelques jours plus tard (le lendemain ?) je suis allé attendre Ania à la sortie de son lycée. Je crois lui avoir dit qu’en plus de mon travail au collège j’étais correspondant pour un journal français et que je souhaitais faire un article sur elle. Elle m’a cru sans peine, car beaucoup de gens venaient l’interviewer. On parlait d’elle-même dans des magazines étrangers. Alors, je l’ai raccom­pagnée chez elle en lui posant des questions. J’ai appris qu’elle avait dix-sept ans, qu’elle était née à Göttingen, qu’elle avait une grand-mère italienne (d’où son type un peu méditerranéen), que c’était la première fois qu’elle jouait dans une pièce de théâtre et qu’elle n’avait pas l’intention de faire carrière dans ce domaine, mais qu’elle voulait se marier et avoir des enfants. En attendant, elle préparait l’Abitur, (le baccalauréat) qu’elle passerait dans trois ans.

 

    Une question me vient à présent : à l’époque, je ne connaissais que peu l’allemand et je crois bien qu’Ania n’étudiait pas le français. Comment nous sommes-nous compris ? Il m’en vient une deuxième : pourquoi ne suis-je pas retourné attendre Ania à la fin de ses cours ? Avais-je l’impression d’être trop vieux pour elle ? J’avais… vingt-deux ans. »

 

    Michel Wallon que je tenais, comme tous mes « correspondants-collabo­ra­teurs », au courant de l’avancée de notre texte, m’a envoyé la note suivante :

 

    « Tout comme Klaus Fischer, plusieurs universitaires allemands doivent leur orientation au fait qu’ils ont fréquenté de jeunes Français au cours de l’immédiat après-guerre. Citons par exemple Karl-Heinz Bender, né en 1937 à Landau, dans le Palatinat, et Hans-Martin Gauger, né en 1935 dans une petite ville de la Haute-Souabe. Dans la revue « Forum », celui-ci a livré les souvenirs qu’il a conservés de cette époque. Il écrit notamment : « Pendant trois ans, de 1949 à 1952, j’ai été interne dans deux collèges français crées pour les enfants de l’occupant : le collège De­courdemanche à Tübingen et le collège Pierre Brossolette à Constance. Le gouverne­ment français m’avait attribué une bourse. L’objectif du ministère parisien était de placer au moins un élève dans chaque classe de chaque établissement français de la zone d’occupation française. Les places étaient loin d’être toutes occupées, les Allemands ne s’y intéressant pas beaucoup. J’ignore si les Américains et les Anglais ont pris de telles mesures. »

 

    Pour ce qui est de Karl-Heinz Bender, Michel Wallon me fait parvenir le petit texte qui suit :

    « Quelquefois, en fin de semaine, nous voyions arriver au mess des officiers un jeune Allemand de la ville. Il étudiait la « Romanistik » à Heidelberg et était avide de contacts avec les Français. Il venait là pour parler et se faire des amis. Nous sympathisâmes lui et moi, et désormais nous passâmes pas mal de temps ensemble quand il se trouvait à Landau. Je m’aperçus rapidement qu’il était de ces jeunes Allemands qui, enfants, avaient été fascinés par l’armée française à son arrivée en 1945. Les mois qui avaient précédé avaient été dépri­mants pour la population, mal nourrie, mal renseignée, soumise à des bombar­dements et coupée du monde extérieur. L’arrivée de ces soldats équipés de matériel américain avait fait forte impression, surtout sur les femmes et les enfants. (De toute façon, il ne restait plus beaucoup d’hommes !) Et puis, bien vite, il avait fallu loger les familles françaises. En attendant que les cités fussent construites pour elles, elles avaient été placées chez l’habitant, et ça ne s’est pas trop mal passé : des liens s’étaient créés, des idylles s’étaient formées, les enfants des deux communautés jouaient parfois ensemble.

 

    C’est ainsi que mon nouvel ami, l’étudiant de Landau, avait appris le français. Et tout naturellement il avait continué à l’étu­dier après le baccalauréat. L’étudiant d’autrefois est devenu professeur d’univer­sité. Sa spécialité, on l’aura deviné, est la littérature française. Nous sommes restés longtemps en contact. Nous ne nous sommes plus vus depuis une bonne dizaine d’années… et pourtant j’ai l’impression de ne l’avoir quitté qu’hier !

 

    Je me suis rapidement mise en quête des coordonnées de ces deux Allemands. Ce ne fut pas chose aisée. Mais nous connaissons tous la devise « Qui veut, peut » « Wer will, der kann ! » J’ai donc « débusqué » ces deux anciens « jeunes Allemands » dont nous parlait Michel Wallon, tous deux à présent professeurs honoraires. J’ai eu le plaisir de les contacter.   

 

    Dans un des courriels qui suivirent, Michel Wallon nous décrit une journée- type dans les Cités-cadre. Cela nous fera revivre cette période de l’occupation française durant laquelle nos compatriotes vivaient en vase clos, coupés du monde extérieur, en l’occurrence des Allemands. Michel Wallon a vécu en qualité de professeur de 1966 à 1993 dans ce que de nos jours on est convenu d’appeler la « Cité ».

 

    « Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de me promener dans mon ancien quartier. Je n’ai pas besoin de dire que je l’ai trouvé transformé. Mais à partir de ce qu’il en reste, j’ai pu le reconstituer dans ma tête, tel qu’il était autrefois et revivre un instant la vie qu’on y menait « du temps des Français ». Voulez-vous que je vous parle un instant de cette vie ? Oui ? Alors, regardons ensemble le film d’une journée ordinaire. C’est le matin. Les voitures de service qui vont chercher à leur domicile les officiers de haut rang ont commencé leur ballet. Les bus qui amènent au lycée les élèves qui habitent à Rastatt, Achern et Bühl arrivent dans la garnison. Dans les trois écoles primaires et le lycée, les cours reprennent. Le BPM (Bureau Postal Militaire) rouvre, ainsi que les bureaux de la caserne et du BABO (Bâtiment Administra­tif de Baden-Oos). Au dispensaire médical, les salles d’attente commencent à se remplir. Ceux et celles qui se verront prescrire des médicaments pourront se les procurer à la pharmacie voisine. Si le médecin juge nécessaire un examen médical plus approfondi, il sera pratiqué à l’hôpital militaire de Bühl.

 

    Dans les trois « Économats » (Paris, Normandie, Thiérache), la vie a repris aussi. Ces magasins, où les produits sont moins taxés qu’en France, ne sont accessibles qu’aux seuls titulaires de la précieuse « carte FFA ». Ce sont des lieux de rencontre (pratique­ment les seuls). On y papote beaucoup. Les femmes de sous-officiers y trouvent matière à alimenter la détestation qu’elles éprouvent à l’endroit des épouses d’officiers. Selon elles, celles-ci s’y montrent arrogantes et se prévalent du grade de leur mari pour passer devant elles aux caisses…

 

    Midi. Le ballet des voitures de service reprend. Les deux mess de la garnison se remplissent. Celui des officiers, qui est situé à l’orée de la forêt, est un peu guindé. Dans l’autre qui se trouve au cœur de la cité Thiérache, le plus populaire des quatre, l’atmo­sphère est plus détendue, bon enfant. On s’y sent un peu comme dans un restaurant de quartier ou un relais de routiers et il y règne un petit air de « France profonde ».

 

    Deux heures de l’après-midi. Les activités reprennent. Une distraction très prisée par les dames. Aller faire des achats à la base canadienne de Söllingen. Il y a là notamment du beurre danois, du pain américain et… des apéritifs français moins chers qu’aux économats. Mais il faut être rentré pour le retour des enfants.

 

    Fin d’après-midi. Les bus scolaires ont ramené chez eux les élèves des garnisons voisines. Pour la quatrième fois de la journée, les voitures de service reprennent leur ballet. On passera la soirée devant la télévision, à moins qu’un « dégagement » ne soit prévu chez un collègue ou qu’un film attrayant ne soit proposé au cinéma de la caserne. De loin en loin, le cercle franco-allemand propose quelque chose, mais il se trouve en ville, place Robert Schumann. Or, sortir de la garnison demande un tel effort…

 

    Voilà, résumée à grands traits, la vie que l’on menait autrefois dans cette petite ville, qui n’était ni en France, ni vraiment en Allemagne, qui n’avait pas de maire et pas de bistrot. Une ville peuplée uniquement de personnes payées par l’Etat français, ne comptant ni personnes âgées ni « économiquement faibles ». Bref, une ville largement artificielle.

 

    Tandis que je me promenais dans ce qu’il en reste, je pensais à tous les Français, des dizaines de milliers, qui ont vécu là, qui y ont travaillé, aimé, connu des joies et des peines. Aux enfants qui y ont fréquenté les écoles et le lycée, joué dans les rues. Aux femmes qui ont fait leurs courses dans les économats, aux soldats que l’on ne voyait guère, à part les chauffeurs attendant au pied des immeubles et les serveurs des mess, sauf au début du week-end quand, ayant déjà à leurs oreilles les écouteurs de leur walkman, ils se dirigeaient en masse vers la gare de Baden-Oos. À tous ceux et celles qui les ont remplacés, qui vivent dans ce quartier de Baden-Oos si bien rénové, je souhaite d’être heureux ; et au nom de tous les Français qui y ont vécu, je remercie ceux qui ont eu la bonne et généreuse idée de faire dans l’appellation des rues et des bâtiments de nombreuses références à la longue présence française.

 

***

[1] Le Journal d’Anne Franck

 

[2] Mitterrand und die Deutschen (1938 – 1995). Oder die Wiedervereinigung der Karolinger. [Mitterrand et les Allemands ou la Réunification des Carolingiens] Bouvier, 1995, ISBN 3416025660

 

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