Baden-Baden et Gérard de Nerval

Le regard d’un poète 

  À l’été 1838, Gérard de Nerval entreprend un voyage en Allemagne. Fervent admirateur de littérature et de poésie allemande, Il a déjà traduit Klopstock, Goethe, Schiller, Burger et publié quelques années plus tôt une anthologie de la poésie allemande.

  Découvrant Baden-Baden pour la première fois, il est instantanément séduit par le caractère champêtre, délicieusement romantique, quasi théâtral de la ville et succombe d’emblée à son charme. Le portrait souriant, plein de fantaisie qu’il nous livre dans les «Sensations d’un voyageur enthousiaste» (1), ainsi qu’il intitulera plus tard les lettres de voyage qu’il adresse à son éditeur et à son ami Alexandre Dumas, brosse un tableau idyllique, sorte de réalité rêvée et poétique de la belle cité thermale dans les premières années de son âge d’or. En voici quelques morceaux choisis :

Lien internet : Gérard de Nerval 

« Vous arrivez, non par une route pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d’un jardin anglais. A droite, des bosquets, des grottes taillées, des ermitages, et même une petite pièce d’eau, ornement sans prix, vu la rareté de ce liquide, qui se vend au verre dans tout le pays de Baden […] Une longue allée de peupliers d’Italie ferme, ainsi qu’un rideau de théâtre, cette décoration merveilleuse qui semble être la scène arrangée d’une pastorale d’opéra. »

« Je doute qu’on puisse trouver un pays plus charmant, il n’a que l’inconvénient de laisser douter si l’on n’est pas sur les planches de l’opéra, et si les montagnes et les maisons ne sont pas des décorations […] car, à vrai dire, et c’est là l’impression dont on est saisi tout d’abord, toute cette nature a l’air artificiel. Ces arbres sont découpés, ces maisons sont peintes, ces montagnes sont de vastes toiles tendues de châssis, le long desquelles les villageois descendent par des praticables et l’on cherche sur le ciel de fond si quelque tache d’huile ne va pas trahir enfin la main humaine et dissiper l’illusion. On ajouterait foi, là surtout, à cette rêverie de Henri Heine, qui, étant enfant, s’imaginait que tous les soirs il y avait des domestiques qui venaient rouler les prairies comme des tapis, décrochaient le soleil, serraient les arbres dans un magasin et qui, le lendemain matin, avant qu’on se fût levé dans la nature, remettaient toute chose en place, brossaient les prés, époussetaient les arbres et rallumaient la lampe universelle. »

« Quelque plaisir que nous ayons à dépoétiser toutes choses, nous n’échapperons pas aux impressions du livre et du théâtre, et toute notre consolation sera de croire que nous n’avons ici que de la pastorale arrangée après coup, que le grand-duc de Bade est un habile directeur qui a machiné tout son pays dans le but d’une illusion scénique, et qui s’est formé, en outre, une population de comparses pour animer la ville et la contrée. »

À propos de la maison de Conversation (2) :
                                                                                                                                  1821-1853 Maison de Conversation
« Prenez vos billets d’entrée au salon de conversation ; payez votre abonnement, retenez votre stalle, et alors, au milieu des galeries de Bénazet, aux accords d’un orchestre qui joue en plein air toute la journée, vous pourrez jouir de l’aspect complet de Baden, de sa vallée, de ses montagnes, si le bon Dieu prend soin d’allumer convenablement le lustre et d’illuminer les coulisses avec ses beaux rayons d’été. »

 

« La nuit est tombée: des groupes mystérieux errent sous les ombrages et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines. Au milieu d’un vaste parterre entouré d’orangers, la maison de Conversation s’illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond splendide de ses salons. À gauche est le café, à droite est le théâtre, au centre l’immense salle de bal dont le principal lustre est grand comme celui de notre opéra. […] L’orchestre exécute des valses et des symphonies allemandes, auxquelles la voix des croupiers ne craint pas de mêler quelques notes discordantes. […]

Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise le salon en deux parties inégales, dont la plus considérable est livrée aux danseurs; les abonnés seuls sont reçus dans cette dernière. Vous ne pouvez vous faire une idée de la quantité de blanches épaules russes, allemandes et anglaises que j’ai vues dans cette soirée. Je doute qu’aucune ville de l’Europe soit mieux placée que Baden pour cette exhibition de beautés européennes, où l’Angleterre et la Russie luttent d’éclat et de blancheur, tandis que les forme et l’animation appartiennent davantage à la France et à l’Allemagne […] Que vous dirais-je, d’ailleurs, de ce bal, sinon que ce sont là d’heureux pays où l’on danse l’été pendant que les fenêtre sont ouvertes à la brise parfumée, que la lune luit sur le gazon et veloute au loin le flanc bleuâtre des collines, quand on peut s’en aller de temps en temps respirer sous les noires allées et qu’on voit les femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons.»

Puis de Lichtental :
« La route de Lichtenthal se couvre d’équipages, de promeneurs, de cavaliers; on y voit tout le mouvement, tout le luxe, tout l’éclat d’une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamps de Baden. Lichtenthal – vallée de lumière – est un couvent de religieuses augustines qui chantent admirablement.

Leurs prières sont des cantates, leurs messes des opéras. La vallée de lumière n’est point une vallée de larmes: les religieuses n’y font des vœux que pour trois ans. Cette retraite romanesque, cette chartreuse riante est, dit-on, l’hospice des cœurs souffrants. On y vient guérir des grandes amours […] 

La rivière de Baden coule au pied des murs, mais n’offre nulle part assez de profondeur pour devenir le tombeau d’un désespoir tragique: son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres, mais une fois dans la plaine unie, ce n’est plus qu’un ruisseau du Lignon, un paisible ruisseau de la carte du tendre, le long duquel s’en vont errer les moutons du village, bien peignés et enrubannés dans le goût de Watteau. Vous comprenez que les troupeaux font partie du matériel du pays et sont entretenus par le gouvernement comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la Petite-Suisse de Trianon. Comme en effet le pays entier de Bade est l’image de la Suisse en petit. La Suisse moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut aller vivre à Baden […]

On revient à Baden en suivant le cours de la rivière, et quelle rivière ! Elle n’est guerre navigable que pour les canards; les oies y ont presque pied partout. Pourtant des ponts orgueilleux la traversent de tous côtés, des ponts de pierre, des ponts de bois et jusqu’à des ponts suspendus en fil de fer. Vous ne vous imaginez pas à quel point on tourmente ce pauvre filet d’eau limpide qui ne demanderait pas mieux que d’être un simple ruisseau. »

Gérard de Nerval

🙂 Merci à Robert Popille pour ce bel article 🙂

(1) « Lorely – Souvenirs d’Allemagne » par Gérard de Nerval; D. Giraud et J. Dagneau Libraires-Éditeurs – Paris 1852
  « Les Charmes de Baden-Baden » Gérard de Nerval, Jean Paul Klée, Olivier Larizza; Andersen édition, coll. Évasion – Paris 2015
(2) Le Kurhaus, aujourd’hui

regard d’un poète 

  À l’été 1838, Gérard de Nerval entreprend un voyage en Allemagne. Fervent admirateur de littérature et de poésie allemande, Il a déjà traduit Klopstock, Goethe, Schiller, Burger et publié quelques années plus tôt une anthologie de la poésie allemande.

  Découvrant Baden-Baden pour la première fois, il est instantanément séduit par le caractère champêtre, délicieusement romantique, quasi théâtral de la ville et succombe d’emblée à son charme. Le portrait souriant, plein de fantaisie qu’il nous livre dans les «Sensations d’un voyageur enthousiaste» (1), ainsi qu’il intitulera plus tard les lettres de voyage qu’il adresse à son éditeur et à son ami Alexandre Dumas, brosse un tableau idyllique, sorte de réalité rêvée et poétique de la belle cité thermale dans les premières années de son âge d’or. En voici quelques morceaux choisis :

Lien internet : Gérard de Nerval 

« Vous arrivez, non par une route pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d’un jardin anglais. A droite, des bosquets, des grottes taillées, des ermitages, et même une petite pièce d’eau, ornement sans prix, vu la rareté de ce liquide, qui se vend au verre dans tout le pays de Baden […] Une longue allée de peupliers d’Italie ferme, ainsi qu’un rideau de théâtre, cette décoration merveilleuse qui semble être la scène arrangée d’une pastorale d’opéra. »

« Je doute qu’on puisse trouver un pays plus charmant, il n’a que l’inconvénient de laisser douter si l’on n’est pas sur les planches de l’opéra, et si les montagnes et les maisons ne sont pas des décorations […] car, à vrai dire, et c’est là l’impression dont on est saisi tout d’abord, toute cette nature a l’air artificiel. Ces arbres sont découpés, ces maisons sont peintes, ces montagnes sont de vastes toiles tendues de châssis, le long desquelles les villageois descendent par des praticables et l’on cherche sur le ciel de fond si quelque tache d’huile ne va pas trahir enfin la main humaine et dissiper l’illusion. On ajouterait foi, là surtout, à cette rêverie de Henri Heine, qui, étant enfant, s’imaginait que tous les soirs il y avait des domestiques qui venaient rouler les prairies comme des tapis, décrochaient le soleil, serraient les arbres dans un magasin et qui, le lendemain matin, avant qu’on se fût levé dans la nature, remettaient toute chose en place, brossaient les prés, époussetaient les arbres et rallumaient la lampe universelle. »

« Quelque plaisir que nous ayons à dépoétiser toutes choses, nous n’échapperons pas aux impressions du livre et du théâtre, et toute notre consolation sera de croire que nous n’avons ici que de la pastorale arrangée après coup, que le grand-duc de Bade est un habile directeur qui a machiné tout son pays dans le but d’une illusion scénique, et qui s’est formé, en outre, une population de comparses pour animer la ville et la contrée. »

À propos de la maison de Conversation (2) :
                                                                                                                                  1821-1853 Maison de Conversation
« Prenez vos billets d’entrée au salon de conversation ; payez votre abonnement, retenez votre stalle, et alors, au milieu des galeries de Bénazet, aux accords d’un orchestre qui joue en plein air toute la journée, vous pourrez jouir de l’aspect complet de Baden, de sa vallée, de ses montagnes, si le bon Dieu prend soin d’allumer convenablement le lustre et d’illuminer les coulisses avec ses beaux rayons d’été. »

 

« La nuit est tombée: des groupes mystérieux errent sous les ombrages et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines. Au milieu d’un vaste parterre entouré d’orangers, la maison de Conversation s’illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond splendide de ses salons. À gauche est le café, à droite est le théâtre, au centre l’immense salle de bal dont le principal lustre est grand comme celui de notre opéra. […] L’orchestre exécute des valses et des symphonies allemandes, auxquelles la voix des croupiers ne craint pas de mêler quelques notes discordantes. […]

Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise le salon en deux parties inégales, dont la plus considérable est livrée aux danseurs; les abonnés seuls sont reçus dans cette dernière. Vous ne pouvez vous faire une idée de la quantité de blanches épaules russes, allemandes et anglaises que j’ai vues dans cette soirée. Je doute qu’aucune ville de l’Europe soit mieux placée que Baden pour cette exhibition de beautés européennes, où l’Angleterre et la Russie luttent d’éclat et de blancheur, tandis que les forme et l’animation appartiennent davantage à la France et à l’Allemagne […] Que vous dirais-je, d’ailleurs, de ce bal, sinon que ce sont là d’heureux pays où l’on danse l’été pendant que les fenêtre sont ouvertes à la brise parfumée, que la lune luit sur le gazon et veloute au loin le flanc bleuâtre des collines, quand on peut s’en aller de temps en temps respirer sous les noires allées et qu’on voit les femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons.»

Puis de Lichtental :
« La route de Lichtenthal se couvre d’équipages, de promeneurs, de cavaliers; on y voit tout le mouvement, tout le luxe, tout l’éclat d’une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamps de Baden. Lichtenthal – vallée de lumière – est un couvent de religieuses augustines qui chantent admirablement.

Leurs prières sont des cantates, leurs messes des opéras. La vallée de lumière n’est point une vallée de larmes: les religieuses n’y font des vœux que pour trois ans. Cette retraite romanesque, cette chartreuse riante est, dit-on, l’hospice des cœurs souffrants. On y vient guérir des grandes amours […] 

La rivière de Baden coule au pied des murs, mais n’offre nulle part assez de profondeur pour devenir le tombeau d’un désespoir tragique: son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres, mais une fois dans la plaine unie, ce n’est plus qu’un ruisseau du Lignon, un paisible ruisseau de la carte du tendre, le long duquel s’en vont errer les moutons du village, bien peignés et enrubannés dans le goût de Watteau. Vous comprenez que les troupeaux font partie du matériel du pays et sont entretenus par le gouvernement comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la Petite-Suisse de Trianon. Comme en effet le pays entier de Bade est l’image de la Suisse en petit. La Suisse moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut aller vivre à Baden […]

On revient à Baden en suivant le cours de la rivière, et quelle rivière ! Elle n’est guerre navigable que pour les canards; les oies y ont presque pied partout. Pourtant des ponts orgueilleux la traversent de tous côtés, des ponts de pierre, des ponts de bois et jusqu’à des ponts suspendus en fil de fer. Vous ne vous imaginez pas à quel point on tourmente ce pauvre filet d’eau limpide qui ne demanderait pas mieux que d’être un simple ruisseau. »

Gérard de Nerval

🙂 Merci à Robert Popille pour ce bel article 🙂

(1) « Lorely – Souvenirs d’Allemagne » par Gérard de Nerval; D. Giraud et J. Dagneau Libraires-Éditeurs – Paris 1852
  « Les Charmes de Baden-Baden » Gérard de Nerval, Jean Paul Klée, Olivier Larizza; Andersen édition, coll. Évasion – Paris 2015
(2) Le Kurhaus, aujourd’hui

Une réflexion au sujet de « Baden-Baden et Gérard de Nerval »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.