Alfred Döblin et la France

     « Housseras, à quelques lieux de Rambervillers, est un modeste village typiquement vosgien: des rues aux maisons étroites, une petite église … et tout autour, le cimetière.

    Au fond de ce cimetière, près du mur qui sépare le domaine des morts des joyeux ébats des écoliers, une tombe recouverte d’une pierre plate, ornée d’une croix et divisée en trois parties portant chacune un nom : à gauche, sous la mention « Fiat voluntas tua », Bruno Alfred Döblin, né le 10 août 1878, mort le 26 juin 1957; à droite sous la mention « Dona nobis pacem », Erna Charlotte Döblin, née Reiss, le 13 février 1889, décédée le 15 septembre 1957; au centre, sur une plaque de marbre: Vincent Döblin, 292 ème RI, né le 17 mars 1915, mort pour la France à Housseras (Vosges) le 21 juin 1940. »

    Je viens de vous lire les premières lignes d’un texte de René Homburger membre de l’académie nationale de Metz, intitulé: « L’étrange cheminement de l’écrivain allemand Alfred Döblin ».

    Vous savez que dans quelques jours, nous pourrons applaudir sur nos planches la présentation d’une version scénique du roman « Berlin Alexanderplatz » de l’écrivain Alfred Döblin, cet écrivain allemand qui reste à découvrir et cela, bien entendu, particulièrement en France, car, si ses œuvres, si tant est qu’elles ont été traduites en français, ce qui n’a notamment pas été le cas pour ses œuvres autobiographiques, sont souvent épuisées. De plus, la traduction de Berlin Alexanderplatz n’a longtemps été disponible que dans une traduction peu satisfaisante et incomplète.

………….

    Le titre de mon exposé de ce soir vous a certainement étonnés: Vouloir présenter un écrivain allemand en français, et cela à un public en majorité allemand, n’est certes pas habituel.

    Que je vous explique: Quand, durant mes études, je fus confrontée à l’histoire de Franz Biberkopf sortant de prison, criminel repenti et fermement décidé à retrouver le droit chemin, Franz qui errait autour de la Place Alexandre à Berlin, mais dont la volonté se heurtait à la réalité et qui n’avait, je le comprenais rapidement, que peu de chances de rédemption, que la fatalité d’ailleurs rattrapa et qui retomba dans la délinquance, je fus assez vite découragée par ce texte chaotique, par cette cacophonie, par ce style syncopé, souvent brutal, par cette langue pour moi encore étrangère, et j’ose le dire, bien étrange, où me choquaient des expressions et des dialogues de toute évidence en patois berlinois semé d’argot et d’un peu de yiddish !

    Je comprenais pourtant, vaguement, que ce livre intitulé Berlin Alexanderplatz, écrit par un médecin pratiquant chez les prolétaires de l’ Est berlinois: « C’est à ce peuple, à cette nation que j’appartiens – aux pauvres » dira-t-il, je comprenais que ce livre dense, sinueux, sur les bas-fonds de Berlin, que cette épopée d’un ex-taulard devait charrier un univers qui aurait dû fortement m’intéresser… Mais je n’accrochais pas et j’en abandonnai la lecture, bien que sachant qu’il s’agissait d’un texte fondateur et de l’œuvre maîtresse de cet écrivain que j’aurais voulu connaître.

    Le roman de Döblin fait penser involontairement à quelques autres romans internationaux qui plongent également au cœur de la misère sociale d’une mégapole, je citerai seulement ici « Les Mystères de Paris » du Français Eugène Sue, roman-fleuve qui dégage une énergie sauvage et parut en feuilleton à partir de 1842, et bien entendu ce texte monumental de Céline auquel le roman de Döblin est souvent comparé en France: « Voyage au bout de la nuit », leurs auteurs ayant été tous trois médecins. De plus, pour ce qui est de Döblin et de Céline, ayant tous deux traité cette période de l’entre-deux-guerres et s’étant tous deux interrogés sur la nature imparfaite de l’homme. Dans ces romans, la ville est omniprésente, elle est l’élément central du décor. Dans les deux romans il est question d’une place, la place de Clichy à Paris et la place Alexandre dans la capitale allemande. Dans les deux romans, sont décrits des quartiers populaires, grouillants de vie. Mais à la différence de Céline, Döblin aime le peuple. Il dédie son roman à « tous ceux qui logent dans une peau d’homme et qui attendent de la vie autre chose qu’une tartine de beurre ». De plus, l’écrivain fait dans son texte de nombreuses références bibliques et mythologiques.

    Berlin Alexanderplatz, ce roman à la démesure du Berlin des années 1920, paru en 1929, dans lequel on sent la pulsation frénétique de la ville, cette formidable symphonie, épique et réaliste où la tragédie se mêle à la drôlerie populaire a été adapté à l’écran à de nombreuses reprises, d’abord en 1931, avec Heinrich George dans le rôle de Franz Biberkopf, puis en 1979 par Reiner Werner Fassbinder, qui en fit une série télévisée de 14 épisodes longue de 900 minutes.

    Je traînais donc ma lacune littéraire des années durant.

    Or, voilà qu’il y a quelques années, lorsque je faisais des recherches sur la période de l’immédiat après- guerre à Baden-Baden pour un exposé en langue allemande que j’intitulai « Die Stunde Null », je « rencontrai » à diverses reprises cet écrivain allemand, cet « écrivain gigantesque » comme l’a qualifié Walter Benn, cet écrivain protéiforme auteur d’une dizaine de romans, de plusieurs recueils de nouvelles, d’essais sur la littérature, d’ouvrages philosophiques, d’articles et d’essais politiques. Il avait eu son heure de gloire dans l’Allemagne Wilhelminienne durant les années 1920, avait été un collaborateur, tout comme René Schickele, de la revue expressionniste « der Sturm », avait été citoyen allemand et à présent, en 1945, il portait l’uniforme français dans notre ville. Je compris bien vite que malgré son uniforme de colonel, il était civil, et se devait, de par sa fonction, de porter cet uniforme, comme d’ailleurs presque tous les occupants. L’opinion communément admise par les services psychologiques et le ministre Jean-François Deniau, était en effet que les Allemands ne respectaient que l’uniforme. Car, pensait-on, l’inflation des titres de pair avec les effectifs. On comptait au moins 1200 officiers supérieurs dont plus de 800 colonels assimilés « . Situation que souligne aussi Klaus Fischer.

    Mais quelle était la fonction de Döblin parmi les occupants français et quel avait été son parcours, son « cheminement », comme l’exprime René Homburger que je viens de citer?

    Mes recherches me renseignèrent:

    Ne supportant pas la concurence capitaliste à outrance, l’utilisation de la « culture » comme simple marchandise, les villes sans piétons, bref, le mode de vie des Américains, il avait eu hâte de revenir en Europe dès que cela lui fut possible. Il laissait derrière lui six années de misère tant matérielle que morale, six années d’exil. De plus, converti au catholicisme en 1941 avec sa femme et son plus jeune fils Stephan, ce qui sera vécu, malgré quelques preuves d’amitié lors de son soixante-cinquième anniversaire, comme une trahison par les communauté juives et allemandes en exil, il se sentait méconnu.

    Mais il fallait avoir des moyens d’existence de ce côté de l’Atlantique ! Son ami Ernest Tonnelat, professeur au Collège de France, lui obtint une proposition de poste officiel dans l’armée française, à l’intérieur de la zone allemande sous administration de la France.

    « Cet homme vif, d’assez petite taille, aux yeux si gris derrière un pince-nez doré. La mâchoire inférieure très rentrée, un sourire découvrant les dents du haut, un visage allongé et mince, sans couleur, taillé à la serpe… » (Je viens de vous lire la description que fait Döblin de lui-même), arriva donc dans notre ville début novembre 1945, à la suite de l’armée française d’occupation. Il venait de Paris qu’il avait rejointe quelques jours plus tôt après sa traversée de l’Atlantique.

    Il avait été l’un des tout premiers intellectuels chassés par le régime national-socialiste, à remettre le pied sur le sol allemand, ce sol où ses parents et lui-même étaient nés.

    Il avait quitté l’Allemagne au lendemain de l’incendie du Reichstag, le bâtiment qui abrite le parlement à Berlin, en février 1933. Pour les nazis, son activité était typique de la « juiverie » qu’ils accusaient de régner sur la vie culturelle. Il dira de son exil: »Les impressions qu’on en retire se résument à ceci: être réduit en miettes ! »

    Il était juif et se savait donc tombé sous la vindicte du nouveau pouvoir, car ayant participé à des associations d’écrivains qui pourfendaient les menées antidémocratiques alors en vigueur.

    Après un court séjour en Suisse, il avait choisi, sur les conseils de François Poncet, ambassadeur de France à Berlin, d’élire domicile à Paris. L’exercice de la médecine, il s’était spécialisé en neurologie et en psychiatrie, lui étant maintenant interdit, il s’était vu privé de ses principaux moyens de subsistance. Ses livres ne se vendent plus outre-Rhin et seront d’ailleurs rapidement la proie des flammes . Il est fort peu connu en France. Que faire sinon écrire, écrire toujours ? Et il compose les deux premiers tomes de sa trilogie sur les lendemains de la Première Guerre Mondiale intitulée Novembre 1918. Cette première guerre mondiale dans laquelle il s’était engagé volontaire en 1914 et qui, lorsqu’il eut rapidement perdu ses illusions, lui inspira bien vite un dégoût qui ne fera que croître.

    À Paris, il n’a garde de s’enfermer dans une tour d’ivoire, prend des cours intensifs privés de français, lit Balzac, Zola, Victor Hugo, ne voulant pas en rester au stade premier quand il pensait: « Comme j’aimerais les Parisiens s’ils parlaient allemand ! ». C’est lui qui parlera la langue du pays qui le reçoit ! Et bientôt il ne parlera plus que français avec son plus jeune fils Stephan qu’il appelle souvent Etienne et auquel il répétera « Oublie que tu es allemand ! Tu es français ! ». Ce qui fut d’ailleurs le cas assez rapidement: La nationalité française est en effet accordée par décret en 1936 à Alfred Döblin, ainsi qu’à sa femme Erna et à trois de ses fils, Wolfgang, Klaus et Stephan. L’aîné, Peter, n’ayant pas obtenu de permis de travail en France, était parti aux USA où il devait obtenir la nationalité américaine et revenir en Europe comme soldat américain !

    À Paris, Döblin n’a encore rien perdu de son énergie. Il garde sa volonté de lutter contre l’Allemagne nazie et en 1939, avant la déclaration de guerre, il participe à la contre-propagande émanant à Paris du Service allemand, sous la direction de Jean Giraudoux, alors Commissaire général de l’Information. Au côté des germanistes Ernest Tonnelat, Edmond Vermeil, Robert Minder, il rédige des poèmes satiriques et des textes parodiques destinés à être éparpillés, comme tracts, sur l’Allemagne par des avions britanniques. On désire contrer la propagande nazie orchestrée par Goebels. Mais la guerre est arrivée plus rapidement que Giraudoux ne l’avait prévu, et ce fut bien vite, en 1940, l’invasion du territoire français par les troupes allemandes et le repli des services administratifs et du gouvernement français vers le sud, l’exode Paris-Marseille, ce « voyage fatidique… Fuir, encore et toujours, quel sort indigne, quelle infamie », dira-t-il !

    Erna et Stephan avaient déjà quitté Paris et s’étaient mêlés au flot chaotique des réfugiés, régulièrement bombardés en rase-motte par l’aviation ennemie. Cette Débâcle, cet exode de 8 à 10 millions de civils, ce qui représentait presque un quart de la population française, ce chaos hétéroclite de piétons et de véhicules de toutes sortes, de colonnes de soldats en retraite, sépara de nombreuses familles. Ce qui fut également le sort des Döblin qui finirent, au bout de semaines angoissantes, par se retrouver à Toulouse en juillet. Après avoir obtenu l’autorisation de sortie du territoire ainsi qu’un visa provisoire du consulat américain à Marseille, ils quitteront la France le 30 juillet. Le 9 octobre, Döblin commence à Los Angeles une activité très intense de scénariste qui ne sera pourtant pas reconnue à sa juste valeur et qui prendra déjà fin en octobre 1941 !

    Les deux fils demeurés en France, prénommés dorénavant Claude et Vincent, sont mobilisés et endossent l’uniforme de l’armée française. Le soldat Doblin Vincent, dans la vie civile mathématicien et chercheur qui signait ses travaux scientifiques Wolfgang Doeblin et avait poursuivi ses recherches dans le domaine de la théorie de la probabilité et cela dans les conditions extrêmes de la drôle de guerre, à la lumière d’une lampe à pétrole, se suicidera, pour ne pas tomber aux mains des nazis, le 21 juin à Housseras, après avoir envoyé, en février, sous pli cacheté à l’Académie des Sciences à Paris, les résultats de ses recherches sur l’équation de Kolmogorov. Wolfgang avait 25 ans ! Il fut enterré anonymement, car il avait brûlé ses papiers d’identité. On ne put l’identifier qu’à la fin de la guerre. Ses parents apprirent sa mort alors qu’ils étaient en Amérique. Le pli cacheté qu’il avait envoyé à Paris en février 1940 resta fermé jusqu’en 2000. C’est seulement alors que l’on découvrira que ses travaux étaient très en avance sur leur temps.

    Son frère, Claude-Klaus, lui, sera démobilisé et vivra les années de l’Occupation dans la clandestinité.

    Arrivé à Baden-Baden le 9 novembre 1945, Alfred Döblin logea tout d’abord seul à la pension Bischof, Römerplatz 2, sa femme Erna étant demeurée chez des amis à Paris. Il porte occasionnellement l’uniforme français. Il est « officier culturel », travaille à la Direction de l »Information et Direction de l’Éducation publique dirigée par Raymond Schmittlein, est chargé du contrôle des projets de publication des Allemands, donc responsable de la censure préalable, mais il n’est pas la dernière instance, ne peut donc délivrer la Licence d’édition qui déciderait parallèlement de la distribution du papier. Il n’a donc pas le pouvoir de décision. Son bureau se trouve à l’Hôtel Stéphanie.

    Les Allemands l’évitent et ne lui font guère confiance. Ne l’oublions pas: il est revenu dans les fourgons de l’armée d’occupation ! De plus, il est confronté à une Allemagne qu’il ne comprend plus et qui ne lui semble pas prête à dresser son mea culpa. Il est amer et s’enfonce bientôt dans le désespoir. Il ne parvient pas à se mettre à la place de ses anciens compatriotes. Eux, ont vécu, durant ces sept années qu’a duré son exil, des expériences qui n’ont rien de comparable avec les siennes.

    Il veut cependant œuvrer à la « rééducation » de la population allemande, à la renaissance de ce paysage de « ruines culturelles » qu’il déplore, il veut aider les Allemands à redevenir eux-mêmes et travaille à la fondation de la revue mensuelle Das goldene Tor (La Porte d’or) dont le premier numéro paraîtra en octobre 1946 et dans lequel il se réfère à Gottlob Ephraïm Lessing dont le message avait pour but de nous faire regarder la réalité en face, d’activer notre conscience pour nous rendre capables d’agir avec détermination et courage et de ne pas nous abandonner à une mélancolie ennemie de tout renouveau. Il y aura trente-sept exemplaires, puis la parution s’arrêtera, faute de subventions.

    « La Porte d’or », ce titre qui faisait allusion au pont Golden Gate à San Fransisco, où venait d’être fondée l’ONU, en 1945, devait être la porte par où passeraient la poésie, l’art et la pensée libre et indépendante.

    Döblin, concentrant tous ses efforts pour ranimer la vie littéraire en Allemagne, œuvra également à la fondation de l’Union des auteurs du sud- ouest de l’Allemagne.

    Sans vouloir entrer dans les détails, sachons que les résultats obtenus furent décevants pour Döblin. D’après lui, il manquait au peuple allemand l’énergie du sursaut et la volonté d’un changement radical et révolutionnaire, comme cela avait été le cas après la première guerre mondiale. Et, jouant sur le double sens du mot « erfahren », il dira: « Die Deutschen haben noch nicht erfahren, was sie erfahren haben », ce que je me permets de traduire en français: « Les Allemands n’ont pas encore appris (compris) ce qu’ils ont vécu » ! Il déplore surtout l’apathie intellectuelle dans laquelle a sombré le public allemand après avoir vécu durant douze ans sous l’étouffoir du troisième Reich.

    Mais Döblin ne veut pas encore baisser les bras. Il collabore à de nombreuses publications, travaille pour la Neue Zeitung (Nouveau Journal), s’entoure d’un groupe de jeunes écrivains, parmi lesquels Günther Grass et devient chroniqueur pour la radio Südwestfunk, pour laquelle il écrit sa rubrique Kritik der Zeit (Critique de l’époque). Quand cette rubrique passera sous contrôle allemand, Döblin sera de moins en moins prié de livrer ses commentaires. C’est ce qu’Alexandra Birket, directrice de production des Commentaires exprimera sans ambages: « Das schrittweise Hinausmanövrieren Döblins aus dem SWF ». On le chassa en effet petit à petit de la SWF…

    Profondément déçu par la restauration politique de l’après-guerre, surtout après l’échec de son roman révolutionnaire Novembre 1918, il se tourne un temps vers la RDA et entre à l’Académie des Arts de Berlin qu’il quitte pourtant rapidement à cause du dogmatisme socialiste qui y règne.

    Sa femme Erna est arrivée entre temps à Baden-Baden et le couple loge à partir de 1946 Schwarzwaldstraße 6 dans l’Oosviertel où il partage un petit pavillon avec un couple allemand, Madame et Monsieur Lienhard. Une plaque commémorative fut fixée à l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Doblin sur la façade de la maison à l’initiative de ces personnes.

   Alfred Doblin, qui avait au début son bureau dans l’Hôtel Badischer Hof, travaille à présent à l’Hôtel Stefanie qui fait partie du Brenner’s. Il rencontre souvent Otto Flake et Rheinhold Schneider et est en étroite relation avec Theodor Heuss, le futur Président allemand.

    Il termine son autobiographie intitulée Schicksalsjahre durant son séjour dans notre ville (la traduction de ce titre que je propose serait: les années fatidiques).

    Il se lamente sur le sort de ses anciens livres, non réimprimés, sur le malheur de voir les éditeurs lui refuser ses manuscrits. Il déplore avoir perdu toute notoriété. Les pages qu’il ne cesse de noircir, dit-il, ne sont plus que pour ses tiroirs. Il n’est plus lu. « Als ich wieder kam, dira-t-il, da – kam ich nicht wieder, » ce que l’on pourrait traduire par: « (Mon revenir ne fut pas un retour), car « dans ce pays qui m’a vu naître, ainsi que mes parents, je crois n’ être plus à ma place, » dira-t-il souvent.

    Il est mis à la retraite sans émoluments en 1948, reste pourtant contractuel à la Direction de l’Education publique Nationale comme directeur de la revue Das goldene Tor, qui paraîtra jusqu’en avril 1951, date à laquelle la France ne la subventionnera plus. Il est fait officier des Palmes académiques en 1949 et part pour Mayence où il fonde l’Académie des Sciences et de la Littérature, un pendant de l’Académie de Berlin (Est) et dont le modèle est l’Académie française. Mainz – Mayence, la ville qui fut, en 1783, la première démocratie sur le sol allemand et qui demanda alors son annexion à la France, la ville qui chaque année célèbre le 11 novembre, se référant au chiffre 11 qui rappelle les trois lettres ELF Égalité Liberté Fraternité de la devise de la République française.

     Quand Alfred Döblin arrive à Mayence, il est déjà vieillissant et malade.

    Il rentrera en France en 1953 et écrira à son ami Theodor Heuss: « Ce ne fut pas un retour, mais une visite tirée en longueur. Je quitte l’Allemagne après sept ans. En résumé, ce fut une visite qui m’a appris beaucoup de choses, mais je suis inutile dans ce pays. qui m’a vu naître et qui a vu naître mes parents. »

    Il fera de nombreux séjours dans des cliniques de la Forêt Noire. À la fin de sa vie il sera presque aveugle et quasiment incapable de marcher et de parler. Il meurt le 26 juin 1957 à Emmendingen. Il avait 78 ans.


Sa femme Erna et son fils Stephan sont seuls à l’enterrement. Pas de prêtre. Erna ne voulait informer personne. Klaus arrive un jour plus tard. Stephan écrira ses souvenirs qu’il intitulera Voyage du destin pour ses enfants, mais ne les publiera pas. Erna se suicide le 14 septembre 1957 dans son appartement parisien. Elle sera enterrée à Housseras par Stephan.

    Cet écrivain que les plus réputés des spécialistes européens sont unanimes à ranger parmi ceux qui ont marqué au XXe siècle la littérature de langue allemande, à côté de Bert Brecht, Franz Kafka, Heinrich et Thomas Mann, Robert Musil, cet écrivain dont l’originalité avait déjà été reconnue par les meilleurs des germanistes français des années 1930, comme Tonnelat, Minder, Maurice Bouchez, n’a pas pu trouver après la guerre l’écho souhaité.

    Pour le public français, son œuvre, dont un tiers au moins a été rédigée à Paris, est en grande partie encore à découvrir.

    Cet écrivain dont l’existence fut une véritable descente aux enfers, ce Juif de Stettin devenu chrétien et français, « semeur et précurseur » comme le qualifie le publiciste Hermann Kesten, « véritable Européen de l’avenir, vrai citoyen du Monde », semble pourtant connaître aujourd’hui un véritable come back, et apparaît comme le représentant majeur de l’avant-garde dans le roman allemand.

    Voici en vrac quelques-unes des actions et manifestations qui furent organisées ces temps derniers en l’ honneur de cet expérimentateur, de cet « aventurier de l’écriture » qui joue avec les matériaux linguistiques les plus différents, use de la technique cinématographique, du collage, du montage, de la coexistence de plans temporels pour faire coexister présent, passé, futur, voire conditionnel (je pense ici au passage où il est question de Max Rüst, apprenti plombier dans le tram), et qui se sert donc avec virtuosité de tous les procédés littéraires possibles:

– Une exposition ayant pour thème « Août 1914 » au Musée des Archives littéraires allemandes de Marbach, récemment.

– La célébration du cinquantième anniversaire de sa mort en 2007, d’abord à l’Académie des Arts à Berlin, puis à Paris. Commémoration que nous pouvons considérer du côté allemand comme une réhabilitation. Du côté de la France, comme un acte de reconnaissance. De toute façon, « expression d’une gratitude bien tardive », dira Lionel Richard . Elle aurait sans doute été apréciée par notre auteur.

– Création du Prix Döblin: prix littéraire allemand fondé en 1979 à l’initiative de Günther Grass qui récompense tous les deux ans la prose inédite et un style novateur.

– Création en 2001 de l’ Association Housseras-Döblin qui a pour but de promouvoir en France son oeuvre littéraire et de faire connaître le destin tragique de sa famille, image emblématique de tous ceux qui ont dû, doivent ou devront s’exiler en raison de leurs origines ou de leurs opinions.

– Et finalement, la radio SWR a pris l’initiative, bien tard il est vrai, en juillet 2001, de baptiser d’après lui, un de ses bâtiments, en l’occurence, celui de la rédaction littéraire.

    Et enfin, en 2009, vient de sortir une nouvelle traduction en français de Berliner Alexanderplatz, par Olivier Le Lay, traducteur de littérature allemande né en 1976. Le roman avait été traduit une première fois par Zoya Motchane en 1933. C’était une traduction lisse, neutre, qui ne rendait pas la polyphonie du texte et comportait des coupures inacceptables.

    Cette nouvelle traduction « rend au chef d’oeuvre sa violence et sa musicalité, elle restitue le rythme, les dissonances, la polyphonie » nous dit René Homburger. Elle fait sonner la ville comme dans le texte allemand.

    Et voici ce qu’ Olivier Le Laye, le traducteur, nous confie: « J’ai lu Berlin Alexanderplatz pour la première fois à Berlin, quand j’avais vingt ans. Döblin était étiquetté « classique ». (…) Au début, j’ai complètement perdu pied. C’était un sentiment violent. On passe avec lui de l’allemand de la Bible de Luther au berlinois et à la chanson des années 30 pour revenir à la langue de Kleist. Je ne comprenais qu’un mot sur dix. (…) J’étais pourtant fasciné par sa puissance et par son opacité. J’aime lire pour me perdre et non pour me retrouver.(…) Je me suis préparé pendant deux ans (…) J’étais livré à moi-même, je ne pouvais poser des questions à l’auteur. J’ai lu et relu le texte pendant un an.(…) je suis remonté à la source des chansons populaires de l’époque. J’ai cherché des équivalences rythmiques, sonores, jusqu’à l’obsession. (…) il m’a fallu « exhiber la langue » pour faire apparaître sa plasticité, sa malléabilité. »

    La presse française depuis Le Monde jusqu’à Libération, en passant par La Croix, est unanime au sujet de cette nouvelle traduction. Écoutons plutôt: « Vaste scène urbaine et humaine, symbolisée par le carrefour qu’est cette place… »

    « …Epopée populaire à l’étrange lyrisme. Le roman d’une ville dont on sent qu’elle va engloutir tous les faibles…un livre qui laisse entrevoir la menace d’un cataclysme. »..

« Roman picaresque, épique, baroque, romantique…on ne voit qu’elle (la place), on n’entend qu’elle, grouillante, vociférante, effrayante … »

…. »Grandiose épopée de la chute de l’homme dans sa condition moderne… »

    Lisons ensemble quelques passages de cette nouvelle traduction de » Berlin Alexander Platz », ce roman noir urbain qui nous transporte dans la jungle des grandes villes, dans cette « Wildnis » comme en fait état la première de couverture du programme de la saison 2014-2015 de notre théâtre:

    « Sont déjà tous partis, le bar est presque vide, Plums en allé, Meck et Biberkopf en allés, ne reste plus qu’un cheminot accoudé au comptoir et qui discute avec le patron des retenues sur salaire, elles sont trop élevées. Là Reinhold le bègue est toujours assis à sa place. Trois bouteilles de limonade vides devant lui, un verre à demi rempli et la tasse de café. Il ne rentre pas à la maison. À la maison Trude la blonde dort. Il réfléchit et ratiocine. Il se lève, traîne la patte dans le bar, les bas de laine gris passent par-dessus bord. L’homme a l’air misérable, jaune blafard, les lignes béantes autour de la bouche, les rides terribles courent sur le front. Il se cherche encore une tasse de café et une limonade.

    Maudit est l’homme, parle Jérémie, qui met sa confiance dans l’humain, qui fait de la chair son était et dont le coeur se retire de Dieu. Il est pareil à un être abandonné dans la steppe et il ne verra point le bien lorsqu’il sera arrivé. Il a séjour dans la sécheresse du désert, sur un sol salin et dépeuplé.Béni,béni, béni est l’homme qui met sa confiance dans le Seigneur et dont le Seigneur est l’assurance. (…)

    Eaux de la forêt noire et touffue, terribles eaux noires, vous reposez si muettes. Terriblement tranquilles vous reposez. Votre surface ne remue pas, quand la tempête tourne autour de la forêt et les pins se courbent et les toiles d’araignée entre les branches se déchirent et tout se met à craquer. Alors vous reposez au creux de la vallée, eaux noires, les branches tombent le vent tire sur la forêt, la tempête ne descend pas jusqu’à vous. Vous n’avez sur votre sol aucun dragon, le temps des mammouths est passé, là rien qui puisse effrayer, des plantes se décomposent en vous, poissons, escargots remuent. Rien d’autre. Mais bien que ce soit ainsi, bien que vous ne soyez que des eaux, vous êtes inquiétantes, eaux noires, eaux terriblement tranquilles. »

    À vous de juger, si Olivier Le Lay a su conserver intacte la langue de départ, si Döblin traduit est encore Döblin…

    Mon propos, mon titre l’indique clairement, n’était pas de vous raconter, même succintement, le roman Berlin Alesxanderplatz .

    Je ne voudrais pourtant pas terminer ce travail sans insister à nouveau sur l’atmosphère étouffante du texte qui souligne parfaitement le jeu gigantesque des forces en présence dans cette mégapole qu’est le Berlin de Döblin, dans cette île de béton et d’asphalte, dans ce melting – pot noyé dans la violence et le crime, où la misère et la corruption règnent, où le banditisme fait ses victimes, où l’on s’ entasse, se croise et s’affronte, où la vie de chacun vole en éclats, le jeu gigantesque des forces en présence dans ce milieu humain apparenté à une jungle où règne la loi des fauves, la loi du plus fort et qu’a bien connue Döblin, ce médecin des pauvres.

Madeleine Klümper-Lefebvre

 

1 réflexion sur « Alfred Döblin et la France »

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